Cent ans plus tard, en 1521, François Ier, passant par Dijon, visita la Chartreuse, antique cimetière de la maison ducale de Bourgogne. Ce roi de France, descendant de Louis, duc d’Orléans, frère de Charles VI, assassiné en 1407, voulut contempler à nu la dépouille mortelle de Jean sans Peur, l’assassin de son aïeul, qui, depuis la boucherie du pont de Montereau, y avait été transportée. A l’aspect de l’effrayante crevasse qui entaillait le crâne du duc Jean, François Ier, expert en coups d’estoc et de taille, se récria sur l’énormité de la blessure. « Sire, lui dit le chartreux qui l’accompagnait, c’est par ce trou que les Anglais sont entrés en France. »
S’il peut y avoir une excuse à la débilité d’âme de Charles VII qui fut nommé le Victorieux, parce que d’autres — et quels autres ! — lui avaient reconquis son royaume ; cette excuse cardinale, hyperbolique, à la stagnation la plus révoltante et à l’ingratitude la plus noire, il faut la chercher d’abord dans son origine d’enfant de fou et de prostituée, puis dans le tourbillon sanglant des incohérences monstrueuses qui l’environnèrent dès le berceau.
Né le 21 février 1403, en l’hôtel royal de Saint-Paul, le prince enfant eut tout de suite son appartement ou quartier d’habitation très près de là, en l’hôtel du Petit-Musc — ou Pute-y-muce — dont le nom seul est suffisamment évocateur. Le petit comte de Ponthieu, — tel fut son titre jusqu’au jour où la mort de ses aînés le fit Dauphin — vécut donc ses premières années enveloppé d’une atmosphère d’orgies élégantes dont il garda le souvenir et pratiqua les leçons dans son ignoble vieillesse. Mais d’autres images furent offertes à son enfance.
Assurément il ne vit pas l’égorgement ou, pour mieux dire, la charcuterie de son oncle d’Orléans, haché vif par l’ordre de Jean sans Peur, mais il dut entendre la clameur énorme qui s’ensuivit et l’affreux orage de la guerre civile qui en fut la conséquence. Assistant ou spectateur intéressé de l’épouvantable rivalité des Armagnacs et des Bourguignons, il vit, de loin ou de près, l’abomination des Cabochiens précurseurs des horribles tueurs de septembre 92, et l’abomination plus grande de l’invasion de son héritage par les Anglais qui arrivaient comme des corbeaux, ivres encore de l’énorme carnage d’Azincourt.
Devenu grand et pour inaugurer son adolescence, il fait assassiner à Montereau le duc de Bourgogne, en représailles peut-être du récent massacre des Armagnacs, mais certainement pour en finir avec les palinodies de ce mauvais homme qui pouvait, d’un moment à l’autre, livrer la France aux étrangers. Alors il se trouva en présence d’Henri V, de Bedfort et de son effrayante mère. Vision panique !
Soutenu quand même par l’audace militaire de quelques impavides tels que Dunois le grand Bâtard, Richemont, d’Alençon, Poton de Saintrailles et le fabuleux Étienne de Vignolles surnommé La Hire, tant il était redoutable, il se traîna misérablement jusqu’à l’arrivée de Jeanne d’Arc, laquelle se vit forcée de le traîner à son tour, comme un cadavre, jusqu’à la dernière marche du trône de France où elle le contraignit de monter. Rien de pareil ne s’était vu ni ne se reverra, très probablement. Il était trop avorton pour cette grande fille du peuple et l’héroïque Moyen Age finissait trop en sa personne.
Lorsqu’il fallut faire marcher ce roi stagnant à qui rien n’était demandé que le sacrifice momentané de ses divertissements imbéciles, sans qu’il eût à faire un geste de combattant, ce fut pour Jeanne le commencement du martyre. Même après la levée miraculeuse du siège d’Orléans, après Patay, après Troyes, après le prodigieux fait de son sacre, alors qu’il n’avait plus qu’à étendre la main pour prendre Paris et devenir le maître en France, il affecte encore d’être incertain, prend conseil de deux ou trois scélérats qu’il méprise et retourne à son bourbier.
Lorsque Jeanne, hideusement trahie, est enfin captive de ceux que son nom seul faisait trembler, Charles VII qui aurait pu la délivrer, en usant un peu de l’ascendant énorme qu’il devait aux exploits de la merveilleuse enfant ; ce roi fabriqué par elle avec de la boue, qu’un atome de chevalerie aurait dû précipiter pour elle aux tentatives les plus audacieuses, ne fit pas un pas et continua de croupir sous son La Trémouille jusqu’au jour tardif où il lui fallut consentir à l’immolation de ce suborneur de vomissement et d’opprobre.
Georges Chastelain, le pompeux historiographe des ducs de Bourgogne, ennemi, d’ailleurs, de Jeanne d’Arc et de la France, a fait, en trois mots, le portrait de Charles VII. « Il avait », dit-il, « trois défauts : muableté (inconstance), diffidence (méfiance) et envie ». Peu importe qu’il lui prête en compensation certaines qualités. Cela suffit pour le déshonneur d’un prince. Imaginez seulement ces trois vices chez un laboureur ou un cordonnier et vous aurez la donnée d’un méchant homme. S’il vous plaît d’ajouter à cela un orgueil immense, le goujat deviendra soudain Guillaume II. Dispositions excellentes pour finir sa vie dans l’ordure et Charles VII n’y manqua pas. Il est vrai qu’on ne peut pas lui reprocher un grand orgueil. Tout était petit en ce Lieutenant du Christ. Mais les défauts signalés par Chastelain lui suggérèrent au moins deux iniquités incomparables : l’abandon incompréhensible de la Pucelle qui lui avait donné son royaume et le monstrueux procès de son créancier Jacques Cœur qui l’avait secouru vingt fois.
Il ne restait plus à ce pantin que la putréfaction finale de Louis XV qui n’a pas plus inventé le Parc aux Cerfs que la poudre à canon. On assure que la Dame de Beauté, Agnès Sorel, lui éleva le cœur tant soit peu, ce que j’ai quelque peine à croire. Après la mort de cette éblouissante concubine, le muable Lieutenant du Fils de Dieu, intrôné par Jeanne d’Arc et bourreau de Jacques Cœur, mourut dans les bras d’une quarantaine de filles d’honneur qu’il avait attentivement corrompues.