Lorsque les persécuteurs de sainte Lucie, exaspérés de son vœu de virginité qui faisait de son corps, disait-elle, le temple du Saint-Esprit, la voulurent traîner par force en un lieu de prostitution, le Saint-Esprit, raconte la Légende dorée, la rendit si pesante que mille hommes et cinquante paires de bœufs ne la purent mouvoir.

Pour contraindre Jeanne, les forces de l’univers n’auraient pas suffi. L’Angleterre s’y épuisa, s’y écrasa, s’y déshonora, et c’est à peine, aujourd’hui, si la longueur de cinq siècles et le surpassant prodige de l’iniquité allemande peuvent atténuer le souvenir du crime épouvantable de la place du Vieux-Marché. Ce qui faisait, alors, Jeanne si pesante pour les Anglais, c’était, en sa personne, le poids de la conscience de toute une nation élue de Dieu pour les plus hautes manifestations de Sa Gloire, le poids d’un royaume qui paraissait plus grand que la terre et qu’éclairait le soleil du Paradis !

La figure historique de la Pucelle ressemble à un vitrail d’Annonciation infiniment doux et pur, que le temps et les barbares auraient respecté. C’est l’azur de France et la couleur de feu de son supplice tamisés suavement autour de cette figure de martyre. Par l’effet d’une confusion sublime, elle paraît être à la fois l’ange annonciateur et la vierge très obéissante recevant humblement le glaive redoutable qui doit remplacer à l’avenir sa jolie quenouille de filandière. Elle ne comprend pas d’abord ce qui lui est demandé. Elle ne sait pas l’histoire de la France, elle ne sait pas la guerre ni les politiques affreuses. Elle ne sait rien, sinon que Dieu souffre dans son peuple et qu’il y a une grande pitié au Royaume qu’il s’est choisi autrefois, dès le temps de sa Passion douloureuse, dans la nuit pascale, quand le Coq se mit à chanter. Alors elle se lève tranquillement, résolument, comme une bonne fille de Dieu et, guidée par ses Voix, devient aussitôt stratège invincible, conductrice des plus hauts princes et leur conseillère sans erreur. Quand elle a délivré la France, il ne lui manque plus que d’être délivrée elle-même de sa mission et, parce qu’elle est du Saint-Esprit, cette autre délivrance plus glorieuse ne peut s’accomplir que par le feu, après les préliminaires horreurs du procès le plus infâme qui ait épouvanté les hommes depuis le procès ineffable de Notre-Seigneur Jésus-Christ !

Le train du monde va toujours. Cheminement séculaire, immémorial, des forts et des opprimés, des iniques et des innocents qu’ils écrasent, vers la fosse commune de l’Éternité. L’Histoire n’est qu’un cri de douleur dans tous les siècles. C’est comme s’il n’y avait pas eu de Rédemption. On serait tenté de le croire si, de loin en loin, n’apparaissaient pas des créatures merveilleuses qui semblent dire que la Toute-Puissance est captive pour un temps indéterminé, que la Suprême Justice est provisoirement enchaînée et que les hommes de bonne volonté doivent faire crédit à leur Dieu. Créatures de consolation et d’espérance, préfiguratrices, par leurs actions, d’une magnificence inimaginable que les Écritures ont annoncée.

A l’heure où j’écris ces lignes, le sol de la France est affreusement contaminé par des barbares hérétiques assez semblables aux Vandales ariens de Genséric, auprès de qui les brutes classiques d’Attila ou d’Alaric avaient ressemblé à des moutons. Extermination systématique des populations et des villes, avec accompagnement des pires cruautés.

Le vieil historien Lebeau, racontant l’invasion par ces démons des provinces romaines de l’Afrique, s’exprime ainsi : « Leur fureur aveugle détruisit d’abord ce qu’ils prétendaient posséder ensuite et ils commencèrent l’établissement de leur empire en faisant un vaste désert. La plus riante contrée de l’univers et la plus fertile, peuplée de villes florissantes, enrichie d’une ancienne opulence, fut désolée par le fer, par le feu et par la famine. Nul ne trouvait grâce. » Ceux-là, aussi, se disaient les amis de Dieu, déclarant qu’une force intérieure les poussait.

A la distance de quinze cents ans, quelle vision précise de la guerre allemande ! Les Anglais du quinzième siècle, non hérétiques encore, étaient beaucoup moins abominables que nos Prussiens de Luther. Mais ils voulaient le royaume de Jésus-Christ qui envoya contre eux une enfant, une jeune fille tout angélique pour qu’ils comprissent que cela était vraiment impossible. Les hérétiques actuellement déchaînés seront expulsés à leur tour, et d’une façon effroyable, non par une vierge visible et faible selon la nature, mais par une autre Vierge invisible et Toute-Puissante dont Jeanne d’Arc, sans doute, préfigura l’intervention miraculeuse.

Il est vrai que la France est, aujourd’hui, presque sans Dieu, et qu’il lui faut subir, en punition de ses infidélités, les affres de l’heure présente, sans préjudice des tribulations d’agonie qui pourront survenir après cette guerre, si on ne s’amende pas — ce qui est, hélas ! peu probable.

Jésus-Christ, cependant, ne peut pas être vaincu ni frustré. Il viendra donc Lui-même, s’il n’a plus personne à envoyer à sa place, et ce sera l’Avènement espéré par tous les brûlants de l’Amour, l’Avènement glorieux et irrévélable !

III
Le Miracle.