Ne tolérant pas plus le blasphème que la débauche, elle avait cependant adopté pour elle-même avec une apparente malice, le plus innocent de tous les jurons. Par mon martin ! disait-elle, quand il lui fallait appuyer vigoureusement une affirmation. Il est certain qu’un juron ne peut pas être l’objet d’une glose ou d’une exégèse. Mais rien n’est à dédaigner d’un personnage aussi extraordinaire.

L’expression si usitée dans le peuple de Martin-bâton doit avoir voulu rappeler, à l’origine, le bâton de saint Martin, patron de la France. Le bâton était un signe de commandement et un auxiliaire de discipline. Le Bourgeois de Paris dit que « quand aucunes gens de la Pucelle mesprenoit, elle frappait dessus de son baston grans coups ». Plus tard ce bâton est devenu l’insigne du commandement suprême, du maréchalat.

Il est donc permis de supposer que le juron apparent de Jeanne d’Arc avait pour elle un sens de mystère, quelque chose comme la signification d’un pouvoir miraculeux qui lui aurait été transmis par saint Martin, protecteur des Gaules.

« Par mon martin ! je leur feray mener des vivres », dit-elle, affirmant qu’elle ira à Orléans ; « Par mon martin ! ilz seront bien menez, n’en faites doubte ». « Par mon martin ! je la prendray demain et retourneray en la ville par sus les ponts », dit-elle à ceux qui croient qu’elle ne prendra pas la bastille des Augustins. Même langage quand elle veut affirmer qu’elle conduira le roi à Reims ; quand elle exprime son désir de voir Paris de près ; même langage quand elle traduit son regret : « Par mon martin ! la place eust été prinse ! » Et encore avant la fatale Journée de Compiègne : « Par mon martin ! nous sommes assez ; je iray voir mes bons amis de Compiengne. » Ce cri revient continuellement sous la plume du chroniqueur Perceval de Cagny, témoin oculaire et auriculaire.

Très persuadé que la grandeur réelle de Jeanne d’Arc est inconnue, je crois fermement qu’elle eut un pouvoir de thaumaturge aussi exceptionnel que sa Mission et qu’elle n’en fit que le moindre usage, économisant ainsi — pour le temps des Ténèbres et des Famines — la Gloire de Dieu et sa propre gloire !

IX
Les Amis.

Altior fuit universo populo ab humero et sursum. « Il parut plus haut que tout le peuple de toute la tête. » C’est de Saül qu’il est ainsi parlé dans la Bible, au premier livre des Rois. Ce malheureux élu de la tribu de Benjamin était désigné pour la perdition. Une tête qui dépasse les autres est infailliblement condamnée d’avance. Les êtres supérieurs n’ont guère d’amis. C’est une loi de la nature. Comment Jeanne d’Arc aurait-elle pu y échapper, elle qui dépassait tellement ses contemporains, qu’à la distance de plusieurs siècles, il est impossible de ne pas la voir ? Elle eut donc peu d’amis et pour peu de temps, presque tous lui ayant été infidèles.

Il serait monstrueux de donner le nom d’ami au prince chétif dont elle avait fait un roi et qui la sacrifia aussitôt après. On a essayé de disculper d’ingratitude cet avorton fleurdelysé. On a parlé de prétendues larmes qu’il aurait versées en apprenant l’odieux supplice de l’héroïne qu’il n’avait rien fait pour sauver. Mais qui eût été assez audacieux pour parler de son amitié ?

« Ce roi », dit Jules Quicherat, « n’était-il pas tenu, même à l’impossible, envers celle qui avait fait pour lui l’incroyable ? Qu’on prenne la question de plus loin, qu’on se demande de quels sentiments Charles VII fut animé à l’égard de la Pucelle ; j’étonnerai bien des personnes en disant que cela ne peut pas se voir distinctement par les cinq volumes de textes que j’ai publiés. Tandis que toutes les pièces nous montrent Jeanne ne respirant que pour son roi, l’aimant avec cette ardeur dont on n’aime que les choses de la religion, il ressort d’un témoignage unique que Charles VII la voyant pleurer un jour, lui fit beaucoup de compliments et l’invita à se reposer, ne pouvant souffrir la peine qu’elle se donnait pour lui. Mais, comme cette scène eut lieu à la veille du voyage de Reims, dans un moment où Jeanne usait de toute sa vertu pour le lui faire entreprendre et où, au contraire, il cherchait mille prétextes pour s’y dérober, il s’ensuit qu’il ne pouvait pas causer de plus grand chagrin à la Pucelle que de lui parler comme il faisait. A part cet accès d’une commisération équivoque, nous n’avons, pour lire dans le cœur du roi, que les inductions auxquelles donne lieu sa conduite… Son cœur ! il le dérobait aux impressions, comme sa personne aux regards, ayant toujours manqué du don si précieux de la magnanimité. Jamais, tant que vécut la Pucelle, il ne fut complètement subjugué par elle. Il garda toujours une oreille couverte pour recueillir les mauvais bruits, les paroles défavorables. Il écouta, se tut, laissa faire. »

Tout ce qu’on peut, c’est de ne pas mettre Charles VII au nombre des pires ennemis de Jeanne d’Arc, et c’est déjà un très grand effort.