Dans ce procès fameux et misérable dont certains aspects nous paraissent aujourd’hui singulièrement puérils, l’un des chefs d’accusation était les vêtements d’homme de Jeanne d’Arc nécessités par sa présence continuelle au milieu des soldats et son refus de les quitter dans une prison où elle était exposée sans défense à la brutalité de ses gardiens. On voulut absolument que ce fût un crime contre la morale, un attentat sacrilège à la loi divine, aux saintes Écritures, aux canons de l’Église. La reprise des vêtements féminins était une conséquence de l’abjuration. Elle y consentit, croyant qu’on allait la conduire dans une prison ecclésiastique, où elle eût été peut-être aussi exposée. On la ramena aux goujats militaires qu’elle venait de quitter et, la nuit suivante, un seigneur anglais, un lord qu’on ne nomme pas, affidé probable de son Cauchon de juge, essaya de la violer. Elle remit alors les vêtements d’homme qu’on avait laissés perfidement à sa portée. De ce fait elle était relapse, d’autant plus qu’elle s’empressa de désavouer formellement l’abjuration. Allégresse de Cauchon qui déclara aussitôt à Warwick et aux personnes de son entourage : « Farewell ! Farewell ! Faictes bonne chière. Cette fois, elle est bien prise. » Le procès de relapse fut bâclé instantanément. Oui, cette fois c’était le bûcher sans rémission.
J’ai parlé des larmes… Comment ne pas penser aux larmes de Jeanne d’Arc ? et comment y penser autant qu’il faudrait ? Car elle pleura dans une excessive amertume, non pas seulement à cause de l’affreux supplice qui l’attendait, mais surtout, on peut le croire, en voyant, de sa sainte vue, toute l’iniquité humaine dont elle était, accidentellement, une des victimes, — ses dernières larmes ayant dû être aussi mystérieuses que sa destinée.
Quel délice pour les ennemis de la France de faire pleurer ainsi une pauvre fille qui les avait tant épouvantés ! L’éblouissante victorieuse n’était plus que cela pour ces brutes atroces, une pauvre fille qui ne méritait aucune pitié. Lorsque frère Martin Ladvenu, envoyé par Cauchon, lui eut annoncé la dure et méchante mort qu’elle subirait dans quelques heures : « Hélas ! » cria-t-elle, « me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres ! Ha ! Ha ! J’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée. Hélas ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étais soumise et que j’eusse été gardée par les gens d’Église, non par mes ennemis et adversaires, il ne me fust pas si misérablement meschu comme il est ! Oh ! j’en appelle devant Dieu, le grand Juge, des grands torts et ingravances qu’on me fait ! »
La fin est insoutenable. « Elle sortit en costume de femme et je la conduisis alors au lieu du supplice », a raconté l’huissier Massieu. « En route, elle faisait de si pieuses lamentations que mon compagnon frère Martin et moi ne pouvions retenir nos larmes. Elle recommandait son âme à Dieu et aux saints si dévotement que tous ceux qui l’entendaient pleuraient. » Toutefois, avant de mourir, il lui fallut endurer encore un dernier et outrageant sermon de Maître Nicolas Midi, un de ses juges les plus frénétiques. « Pour préserver les autres membres », lui dit cet assassin, « force nous est de couper le membre pourri. Jeanne, l’Église voulant éviter l’infection, te retranche de son corps. Elle ne peut plus te défendre. Vade in pace ! » L’Église, naturellement, c’était la clique de ces pharisiens damnés.
Il est à remarquer que le même Nicolas Midi, devenu lépreux, peu de temps après ce sermon, fut désigné, six ans plus tard, pour haranguer Charles VII, à son entrée dans Paris. La prostitution de ces théologiens et de leurs auditeurs, couronnés ou non, est à faire chavirer la raison.
A la fin du sermon, Jeanne pria tous les prêtres qui étaient là en grand nombre, de lui dire chacun une messe. Quelle messe auraient-ils pu dire, sinon la messe des vierges martyres, et comment leur fut-il possible de s’en acquitter, avec leurs mains pleines de sang innocent pour tenir le calice, avec leurs doigts rouges de ce sang pour porter à leurs bouches de réprouvés le Corps du Christ ?
Le cœur manque pour aller plus loin. Comment lire, sans trembler et sans pleurer, cette page horrible du Bourgeois de Paris : « Et tantost elle fut de tous jugée à mourir et fut liée à une estache qui estoit sur l’eschaffaut qui estoit fait de plastre, et le feu sus lui : et là fut bientost esteinte et sa robe toute arse, et puis fut le feu tiré arrière ; et fut veue de tout le peuple toute nue, et tous les secrets qui peuvent estre ou doibvent en femme, pour oster les doubtes du peuple. Et quand ils l’eurent assez à leur gré veue toute morte liée à l’estache, le bourrel remit le feu grand sur sa povre charogne qui tantost fut toute comburée et os et chair mis en cendres. Assez avoit là et ailleurs qui disoient qu’elle estoit martyre et pour son droit seigneur ; autres disoient que non. Ainsi disoit le peuple ; mais quelle mauvaiseté ou bonté qu’elle eust faite, elle fut arse cestuy jour. »
Le chef de guerre incomparable, le vainqueur d’armées, le preneur de villes, sainte Jeanne d’Arc finissant ainsi ! Et la justice ou la compassion du monde mettant plus de quatre siècles à venir !
Conclusion.
La Croix de bois et la Croix de fer.
Lorsque Jeanne d’Arc fut conduite au bêcher, elle demanda une croix pour la contempler dans ses derniers moments. Un Anglais en fit une avec deux morceaux de bois et la lui présenta.