Il remarquait, depuis un instant, l'impatience hautement exprimée de quelques-uns et l'inquiétude manifeste de tous. On attendait un dernier convive pour se mettre à table et il fallait que celui-là fût considérable, à en juger par l'anxieuse perplexité de l'amphitryon.

La porte s'ouvrit enfin et Marchenoir vit apparaître celui devant qui tout journaliste s'efface, le folliculaire infini, le très haut Minos de l'enfer des lettres, le sultan sublime de la critique théâtrale, l'indéfectible Manitou du Sens commun, Mérovée Beauclerc!

—Rien ne me sera donc épargné! gémit en lui-même le solitaire accablé. Je l'avais oublié, celui-là. Si j'avais pu prévoir sa venue, Beauvivier ne m'aurait pas facilement embauché pour sa gamelle. Maintenant, me voilà pris au traquenard de cet infernal dîner et je suis bien forcé de prendre patience. Mais, tonnerre de Dieu, qu'on ne m'embête pas!

Mérovée Beauclerc est un normalien comme Tinville, comme Prévost-Paradol, comme Taine, comme About, dont il fut l'intime. Il appartient à l'illustre fournée de ces pédants universitaires à qui la France est redevable de la seule turpitude que les doctrinaires et les républicains lui eussent laissé à désirer: l'optimisme suprême du pion de fortune. Seulement, Mérovée Beauclerc les surpasse tous. Il est le pion sérénissime, inaltérable, absolu.

On ne voit à lui comparer qu'Ernest Renan. C'est l'unique parangon que le destin lui ait suscité. L'auteur de la Vie de Jésus est, en effet, une outre de félicité parfaite. Gonflé des dons de la fortune qui ne s'interrompit jamais de le remplir, il offre à l'observation le cas exceptionnel d'une hydropisie de bonheur. Réputé grand écrivain sans avoir jamais écrit autrement que le premier cuistre venu, renommé philosophe pour avoir ressassé de centenaires dubitations et critique vanté dans tous les conciles du mensonge,—on l'adore dans les salons et on le sert à genoux dans les antichambres. Il est le Dieu des esprits lâches, le souverain Seigneur des âmes naturellement esclaves, et le psychologue Dulaurier se liquéfie devant ce soleil du dilettantisme, dont il raconte la «sensibilité.» Si l'histoire du XIXe siècle est jamais écrite, ce mot inouï sera recueilli comme une gemme documentaire d'un inestimable prix. On s'en contentera pour nous juger tous, hélas! Mais, qu'importe cet avenir à l'heureux Bouddha du Collège de France dont le ventre plein de délices est caressé par de tels Éliacins?

Mérovée Beauclerc est à peine un peu moins léché que cette idole. Immédiatement au-dessous d'elle, il est le plus démesuré parmi nos pontifes. Ce serait le méconnaître, néanmoins, de s'informer d'une œuvre quelconque sortie de lui. Beauclerc n'est ni poète, ni romancier, ni même critique. Il n'est pas davantage historien ou philosophe, et n'a jamais fait un livre ou quoi que ce fût qui y ressemblât. Il est le Pion, sans épithète, le Pion du siècle, le moniteur et le répétiteur de la conquérante médiocrité.

Quelques-uns l'ont inexactement dénommé, «le Bon Sens fait homme,» ce qui impliquerait une altitude de raison, outrageante pour ses contemporains et démentie par l'universelle popularité dont il pâture, depuis vingt ans, le trèfle magique, aux plus bas endroits de toutes les plaines. C'est le Sens commun qu'il faut dire, si l'on tient à supposer une incarnation.

À la réserve d'Albert Wolff,—qui manquait inexplicablement à ce patibulaire congrès,—il est le seul exemple d'un homme ayant réussi à confisquer une influence à peu près illimitée, sans avoir jamais rien fait qui pût servir de prétexte à l'usurpation de son trépied. Les oracles subalternes, mentionnés plus haut, sont beaucoup moins étonnants. D'abord, leur crédit est moindre et presque nul, en comparaison du sien. Puis, ils ont l'air d'avoir tiré quelque chose de leurs intestins. Les Dulaurier, les Sylvain, les Chaudesaigues, les Vaudoré, les Tinville même, ont au moins la configuration extérieure de probables individus. Ils paraissent avoir écrit, et le public abruti, qui les adore, pourrait justifier la bave de son culte, en désignant les fantômes de livres signés de leurs noms.

Beauclerc ne possède absolument rien que le sens commun, où il passe pour n'avoir jamais eu d'égal, et il ne serait rien du tout, s'il n'était le premier des pions. Mais c'est assez, paraît-il, pour la dictature des intelligences. Nestor de Tinville, avec toute sa sagesse, en est écrasé. C'est que Mérovée n'a besoin d'aucune morgue, ni d'aucune solennité pour accréditer sa parole. Il est tellement arrivé, qu'il lui suffit de se montrer et d'ânonner n'importe quoi, pour que l'allégresse éclate.

Dans les conférences publiques, qui ont si démesurément agrandi sa gloire, c'est une espèce de prodige, non constaté jusqu'à lui, que le néant du rabâchage qu'on vient applaudir! Ce fait paradoxal et confondant pour des étrangers inavertis de notre effroyable dégradation, est tellement inouï qu'on ne peut le mentionner exactement sans avoir l'air d'un calomniateur. Le sens commun, dont la nature est d'étendre des tapis sous les pieds des foules, a ce privilège mythologique de devenir toujours plus fort en s'abaissant et de ramasser par terre ses victoires. Depuis qu'il existe, Beauclerc s'est rapetissé et abaissé, avec une constance de volonté qui eût suffi à un autre homme pour s'envoler par dessus les astres, et il est parvenu si bas, qu'il a l'air de s'y perdre comme au fond des cieux. Il plane à rebours, du rez-de-chaussée de l'abîme, et sa force attractive est identique à la loi de gravitation. C'est sa proie qui fond sur lui. Il n'a qu'à s'entr'ouvrir pour recevoir les matières pesantes et les déjections.