Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain, pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès maintenant, contre nous-mêmes, la définitive prescription qui vous les adjuge.
Seulement, défiez-vous!… Nous gardons le feu, en vous suppliant de n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.
Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons, peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux …
Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague, que l'exemple de vos vertus nous prédispose à conjecturer, qu'il nous extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse! L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite.
Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses anges, que nous aurons été ses instruments pour vous consumer, car il doit en avoir assez de vos visages! Il doit être, au moins, aussi dégoûté que nous, cet hypothétique Seigneur; il vous a, sans doute, vomi cent fois, et, si vous subsistez, c'est qu'apparemment, il a l'habitude de retourner à ses vomissements!
Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la terre,—non satisfaits de tout posséder,—ont imprudemment arraché la croyance en Dieu. C'est le Stabat des désespérés!
Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe du grand Vendredi,—au milieu des ténèbres, des puanteurs, des dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant des générations, ils ont chuchoté d'éperdues prières à l'oreille de l'Hostie divine, et,—tout à coup,—on leur dévoile, d'un jet de science électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur Rédempteur…. Zut! alors, ils vont s'amuser!
Manger de l'argent. Qui donc a remarqué l'énormité symbolique de cette locution familière? L'argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres qui meurent de n'en pas avoir? La parole humaine est plus profonde qu'on ne l'imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l'idée d'anthropophagie, et il n'est pas tout à fait impossible, en suivant cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir, comme un étal de boucherie ou un simple restaurant-bouillon où se débiterait, par portions, la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple, choisiraient dans la culotte, et les ménagères économes utiliseraient jusqu'aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d'une noce récente, se contenteraient d'un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce propos banal.
_Tout riche qui ne se considère pas comme l'_INTENDANT et le DOMESTIQUE du Pauvre, est le plus infâme des voleurs et le plus lâche des fratricides. Tel est l'esprit du christianisme et la lettre même de l'Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la sanction du surnaturel chrétien.
C'est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l'animal soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait. Il y a diablement longtemps qu'il aurait conclu à l'étripement et à la grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n'est pas humainement supportable. Mais la conclusion viendra, tout de même, et probablement bientôt,—étant annoncée de tous côtés par d'indéniables prodrômes …