Or, qu'est-ce que le vague passionnel de l'incestueux René, bâtard de
Rousseau ou la frénésie décorative de Manfred, auprès de la tétanique
bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire, Ackerman, Ernest Hello,
Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Huysmans ou Dostoïewski?
Ceux-là ne se souviennent plus des cieux, blague Lamartinienne tant admirée! Ils ne s'en souviennent plus du tout. Mais ils se souviennent de la tangible terre où ils sont forcés de vivre, au sein de l'ordure humaine, dans une irrémédiable privation de la vue de Dieu—quel que soit leur concept de cette Entité substantielle,—avec un désir enragé de s'en repaître et de s'en soûler à toute heure!…
À cette profondeur de spirituelle infortune, il n'y a plus qu'une seule torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour lui donner une épouvantable énergie, je veux dire: le besoin de la JUSTICE, nourriture infiniment absente!
Parbleu! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent même supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n'est pas la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait! Alors, ils produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles peuvent croire une chose très simple, mais qui est, en réalité, une sorte de mystère, … annonciateur d'on ne sait quoi. Ce qui est certain, c'est que toute pensée vigoureuse est maintenant poussée, emportée, balayée dans cette direction, aspirée et avalée par ce Maëlstrom!
Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine?…
L'un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à l'extrémité de tout, c'est la récente, intrusion en France d'un monstre de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix ans: les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont(?), Œuvre tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L'auteur est mort dans un cabanon et c'est tout ce qu'on sait de lui.
Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu'une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de l'Océan.
La gueule même de l'Imprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine bondieuserie.
Ce n'est plus la Bonne Nouvelle de la Mort du bonhomme Herzen, c'est quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la Damnation. Quant à la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant.
Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l'ont lue, que cette diffamation inouïe de la Providence exhale, par anticipation,—avec l'inégalable autorité d'une Prophétie,—l'ultime clameur imminente de la conscience humaine devant son Juge?…