«Vous êtes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais jamais être, un écrivain, aimable et fin, et vous ne révolterez jamais personne,—ce que, pour mon malheur, j'ai passé ma vie à faire. Vos livres portés sur le flot des éditions innombrables vont d'eux-mêmes dans une multitude d'élégantes mains qui les propagent avec amour. Heureux homme qui m'avez autrefois nommé votre frère, je crie donc vers vous dans ma détresse et je vous appelle à mon aide.

«Je suis sans argent pour les funérailles de mon père et vous êtes le seul ami riche que je me connaisse. Gênez-vous un peu, s'il le faut, mais envoyez-moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze louis strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je suis isolé dans cette ville où je suis né, pourtant, et où mon père a passé sa vie en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans ressources et je ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans une poche de compatriote.

«Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrère, que je ne vous ai jamais demandé un service d'argent, que le cas est grave, et que je ne compte absolument que sur vous.

«Votre anxieux ami,

«CAÏN MARCHENOIR.»

II

Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions juvéniles, était adressée, rue de Babylone, à M. Alexis Dulaurier, l'auteur célèbre de Douloureux Mystère.

Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de plusieurs années. Relations troublées, il est vrai, par l'effet de prodigieuses différences d'idées et de goûts, mais restées à peu près cordiales.

À l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré dans l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin sur le tamis de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume de vers byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie pour donner à certaines âmes liquides le mirage du Saule de Musset sur le tombeau d'Anacréon.

Aimable et de verve abondante,—tel qu'il est encore aujourd'hui,—sans l'érésipèle de vanité qui le défigure depuis ses triomphes, son petit appartement du Jardin des Plantes était alors le lieu d'un groupe fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés maintenant dans les entrecolonnements bréneux de la presse à quinze centimes. Le plus remarquable de tous était cet encombrant tsigane Hamilcar Lécuyer, que ses goujates vaticinations anti-religieuses ont rendu si fameux.