Enfin, le 14 octobre 1792, la Grande Chartreuse fut fermée par décret de l'Assemblée nationale et rouverte seulement le 8 juillet 1816. Pendant vingt-quatre ans, cette solitude redevint muette, de silencieuse qu'elle avait été si longtemps, muette et désolée comme ces cités impies de l'Orient que dépeuplait la colère du Seigneur.

C'est qu'il lui fallait payer pour tout un peuple insolvable que pressait l'aiguillon du châtiment, en accomplissement de cette loi transcendante de l'équilibre surnaturel, qui condamne les innocents à acquitter la rançon des coupables. Nos courtes notions d'équité répugnent à cette distribution de la Miséricorde par la Justice. Chacun pour soi, dit notre bassesse de cœur, et Dieu pour tous. Si, comme il est écrit, les choses cachées nous doivent être révélées un jour, nous saurons, sans doute, à la fin, pourquoi tant de faibles furent écrasés, brûlés et persécutés dans tous les siècles; nous verrons avec quelle exactitude infiniment calculée furent réparties, en leur temps, les prospérités et les douleurs, et quelle miraculeuse équité nécessitait passagèrement les apparences de l'injustice!

Chose digne de remarque, la Grande Chartreuse continua d'être habitée. Un religieux infirme y resta et n'y fut jamais inquiété, bien qu'il portât toujours l'habit. Le 7 avril 1805,—c'était le dimanche des Rameaux,—on le trouva mort dans sa cellule, à genoux à son oratoire: il avait rendu son âme à Dieu, en priant. Peu de jours après, Chateaubriand visitait la Grande Chartreuse.

«Je ne puis décrire, dit-il, dans ses Mémoires d'Outre-tombe, les sensations que j'éprouvai dans ce lieu! les bâtiments se lézardaient sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines; un frère lai était demeuré là pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de mourir. La religion avait imposé à l'amitié la fidélité et la reconnaissance. Nous vîmes la fosse étroite, fraîchement couverte. On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de menuisiers et des rouets de tourneurs, la main avait laissé tomber le ciseau! Une galerie offrait les portraits des Supérieurs de l'Ordre. Le palais ducal de Venise garde la suite des ritratti des Doges, lieux et souvenirs divers! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Lesueur. Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes.»

Aujourd'hui, la Grande Chartreuse est aussi prospère que jamais. Les innombrables voyageurs peuvent rendre témoignage de l'étonnante vitalité de cette dernière racine du vieux tronc monastique, que quatre révolutions et quatre républiques n'ont pu arracher du sol de la France.

Il serait puéril d'entreprendre une cent unième description de cette célèbre Cité du renoncement volontaire et de la vraie joie, aujourd'hui connue de tout ce qui lit et pense dans l'univers. D'ailleurs, Marchenoir ne visitait pas la Grande Chartreuse en observateur, mais en malade et, plus tard, il eût été fort embarrassé de rendre compte des heures de son séjour qui dura près d'un mois.

Simplement, il avait résolu de s'enfoncer, comme il pourrait, dans ce silence, dans cette contemplation, dans ce crépuscule d'argent de l'oraison, qui guérit les colères et qui guérit les tristesses. Il savait d'avance combien la solitude est nécessaire aux hommes qui veulent vivre, plus ou moins, de la vie divine. Dieu est le grand Solitaire qui ne parle qu'aux solitaires et qui ne fait participer à sa puissance, à sa sagesse, à sa félicité, que ceux qui participent, en quelque manière, à son éternelle solitude! Sans doute, la solitude est réalisable partout et même au milieu des meutes courantes du monde, mais quelles âmes cela suppose, et quel exil pour de telles âmes! Or, il avait le pied dans la patrie de ces exilées: la famille chartreuse de saint Bruno, la plus parfaite de toutes les conceptions monastiques, la grande école des imitateurs de la solitude de Dieu!

Marchenoir y trouva précisément ce qu'il était venu chercher, ce qu'il avait déjà commencé à trouver en chemin: la paix et la charité.

Levavi oculos meos in montes, dit-il au père qui le reçut, unde veniet auxilium mihi. Je vous apporte mon âme à ressemeler et à décrotter. Je vous prie de souffrir ces expressions de cordonnier. Si j'en employais de moins nobles, j'exprimerais encore mieux l'immense dégoût que m'inspire à moi-même l'indigent artiste qui vient implorer l'hospitalité de la Grande Chartreuse.

L'autre, un long moine pacifique, à la tonsure joyeuse, regarda l'hirsute et lui répondit avec douceur: