—Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre, répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce contemplateur dont le silence était la patrie et qui n'avait pas même besoin de se souvenir de l'obéissance!

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté. C'est pendant la nuit que les cieux peuvent raconter la gloire de Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent la plus étonnante de ses œuvres. Deus dedit carmina in nocte. Ces paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre, si noire et si belle, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant quelques interprètes.

Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour satisfaire, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. «Jésus-Christ, disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.»

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du Dieu Très-Haut; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée, épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit d'hiver …

L'esprit Saint raconte que les sept enfants Machabées «s'exhortaient l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant: Le Seigneur considèrera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le déclare dans son cantique par cette protestation: Et il sera consolé dans ses serviteurs.»

Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles, veillent et chantent, avec l'Église pour consoler, eux aussi, le Seigneur Dieu. Le. Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix,—il agonise, au milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers, qui n'ont plus que faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes va s'éteindre!

La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin et,—s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui crucifient leur volonté,—où donc est son règne, de quel siècle sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties, tout se précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée dans le domaine de Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces de Cana.

L'ange venu du ciel peut, sans doute, le «réconforter,» mais il n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le consoler. C'est pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle oraison avec l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce prix et la Force des martyrs défaillerait peut-être, tout à fait, sans l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!

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