On ne sait à quelle bénigne ingérence sidérale il convient de rapporter cette inespérée disette d'égoïstes calculs humains, cette favorable aridité du vieux cactus de l'avarice, cette inéclosion surprenante de l'œuf crocodilesque des traditionnelles usures. Mais il est certain qu'une émulation inouïe, un vrai délire de charité est en train de ravager les riches,—les riches catholiques surtout,—que l'ingratitude des crevants de misère ose venimeusement qualifier de l'épithète d'horribles mufles.

Dans la pratique des choses religieuses, cette exquise sensibilité se manifeste avec les accompagnements variés de la plus suave précaution. On s'attendrit au pied des autels, on pleure de douces larmes sur de chers défunts qu'on croit au ciel, ce qui dispense de la fatigue de prier pour eux à des messes qu'on aurait payées; on fait de toutes petites aumônes fraternelles, pour ne pas exposer le pauvre aux tentations de la débauche et pour ne pas contrister son âme par l'ostentation d'un faste excessif; on s'abstient amoureusement de parler de Dieu et de ses saints, par égard pour l'obstination des incrédules qui pourraient en être horripilés, et on parle encore bien moins de l'héroïsme de la pénitence à une foule de chrétiens tempérés qui répondraient, sans doute, que Dieu n'en demande pas tant. La question des pèlerinages lointains ou difficiles, tels que celui de Jérusalem, est délicatement écartée, par le même instinct de bienveillance qui voudrait épargner à ceux qui travaillent dans la piété, l'ombre d'un dérangement ou d'une incommodité. Enfin, le sentiment religieux réalise, aujourd'hui, l'idéal de ce grand penseur catholique, ennemi des exagérations, qu'on appelle Molière, qui voulait que la dévotion fût «humaine, traitable,» et qu'on n'assassinât personne avec un fer sacré.

Opportunément secourus par cette heureuse déliquescence du catholicisme, les puissants moralistes du libre examen et les coryphées littéraires du débraillement, tous les démantibulés corybantes de l'art moderne et tous les intègres épiciers d'un voltairianisme ennemi de l'art, ont, d'une commune voix, approuvé le cénobitisme des religieux de la Trappe et de la Chartreuse. Ces politiques étant fermement persuadés que le catholicisme doit, dans un temps prochain, être balayé de la civilisation comme une ordure, il leur semble convenable d'en user miséricordieusement avec lui et de ne pas désespérer les imbéciles qui y tiennent encore, en ne leur accordant absolument rien. On leur accorde donc ces deux Ordres. Un jeune porte-lyre de récente célébrité, Hamilcar Lécuyer, avait dit un jour à Marchenoir qu'il ne concevait pas qu'avec sa foi, il osât rester dans le monde, le menaçant d'en douter s'il ne courait à l'instant s'ensevelir à la Trappe. L'hirsute lui répondit par le conseil d'éloigner de lui sa personne et de s'en aller à tous les diables.

L'existence de ces lieux de refuge est encore utile, pour d'autres raisons, à ces tacticiens du champ libre. Dans leur ignorance invincible de la profonde solidarité du christianisme, ils pensent qu'un genre de vie d'une austérité proverbiale est à opposer à d'autres Ordres moins rigoureux approuvés par l'Église et, par conséquent, à l'Église elle-même. Les pauvres gens qui ne savent rien du christianisme ni de son histoire, bâfrent goulûment cette bourde énorme.

Qu'on ne leur parle plus de ces cauteleux enfants de Loyola, ni de ces Dominicains sanguinaires qui voudraient rétablir l'Inquisition, ni de ces Capucins charnels qui s'amusent tant au fond de leurs capucinières! Comment leur vie pourrait-elle être comparée à celle de ces religieux admirables, quoique démodés, qui conservent seuls, aujourd'hui, dans son intégrité, l'antique tradition des premiers siècles de la foi? Et cette fastueuse Église romaine, avec toute sa pompe et ses incalculables richesses, et tous ces prélats si redoutables, et tous ces innombrables curés répandus dans les villes et dans les campagnes, si puissants, si respectés et si pervers!—qui oserait les comparer à ces honnêtes cénobites qui ne mangent rien, qui ne disent rien et qui gênent si peu l'essor de la civilisation républicaine?

Marchenoir voyait mieux qu'il ne l'avait jamais vu ce qu'il y a d'amèrement véritable dans ces bas sophismes de voyous dont il avait, depuis longtemps, renoncé à s'indigner. Il entendait, au loin, crouler l'Église, non pierre à pierre, mais par masses énormes de poussière, car il n'y avait même plus de pierres, et cette Chartreuse, elle aussi, ce dernier contrefort de la demeure du Christ, polluée par l'intrusion de la Curiosité, lui semblait vaciller sur la pointe de ses huit siècles.

Il fallut que le père Athanase, confident ému des vibrations de cette cymbale de douleur, l'entraînât, une après-midi, dans l'intérieur du monastère,—cet hôte extraordinaire ayant déclaré sa répugnance pour un pareil acte de tourisme.

—Soit! avait répondu le père, se prêtant au délire de son malade, nous marcherons en récitant les psaumes de la pénitence, si vous voulez, et je vous assure, mon cher ami, que cela vous distinguera beaucoup de tous nos touristes.

Malgré le tenaillement de ses pensées, Marchenoir ne put se défendre d'une commotion, en parcourant ce cloître immense, éclairé par cent treize fenêtres et mesurant 215 mètres de longueur, un peu plus que Saint-Pierre de Rome. Un tiers seulement, échappé à l'incendie de 1676, a conservé l'antique forme ogivale avec ces symboliques exfoliations de pierre, par lesquelles la piété du moyen âge voulut contraindre à l'action de grâces la matière brute et inanimée.

On visita successivement la salle du Chapitre; la chapelle des morts,—remarquable dès le seuil par un très beau buste de la mort drapée dans un suaire et, de sa main de squelette, faisant un geste de catin à ceux qui passent; le cimetière; la curieuse chapelle Saint-Louis; le réfectoire,—ce fameux réfectoire où les religieux se réunissent pour faire semblant de manger; enfin, la bibliothèque ruinée tant de fois et, par conséquent, fort dénuée de ces magnifiques vélins manuscrits qui étaient la gloire de tant de monastères avant la Révolution, mais riche, néanmoins, de plus de six mille volumes, anciens pour la plupart.