On se groupe avec des airs dolents, on s'informe exactement de l'âge du défunt et on s'assure, avec une bienveillance polie, qu'il laisse après lui, en même temps que le parfum de ses vertus, des consolations suffisantes à ceux qui «viennent d'avoir la douleur de le perdre.» Si cet émigrant vers le pourrissoir a tripotaillé avec succès, on voit s'empresser à travers la foule, comme des acarus dans une toison, quelques preneurs de notes envoyés par les grands journaux,—rapides chacals attirés par l'odeur de mort. Si la maladie a été longue et douloureuse, on se montre plus accommodant que la Sacrée Congrégation des Rites et on le béatifie volontiers, en déclarant «qu'il est bien heureux, maintenant, et qu'il ne souffre plus.»
Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans écho. C'est son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais qui grèvent, hélas! toute succession, et le banal convoi s'éloigne bientôt,—Dieu merci!—avec certitude, dans un brouillard d'immortels regrets.
À la Chartreuse, quelle différence! De quoi pourraient s'informer ces muets d'amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur et qui n'ont jamais eu la pensée de juger leurs frères? Ils savent que le compagnon de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils savent aussi, mieux que personne, ce que c'est qu'une âme et ce que c'est que d'être devant Dieu!
Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la tombe des chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux Supérieurs Généraux. C'est une marque de respect usitée dès les premiers temps de l'Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse longévité des chartreux, s'étonna de voir leur cimetière occuper un espace si peu considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote sont mille fois plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu'une Règle austère est la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en apprenant qu'un registre des décès de la Grande Chartreuse serait presque une liste de centenaires. On voit de ces interminables religieux qui ont plus de soixante et dix ans de profession et il n'est pas rare qu'un solitaire ne meure qu'après cinquante ans de chartreuse.
En ce moment, d'ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à demander l'âge de celui qu'il vit mettre en terre, et personne, peut-être, n'eût été capable de le renseigner avec précision. Pour ces âmes penchées sur l'abîme, la vie représente un certain poids de mérite et voilà tout. Au point de vue absolu, «le Temps ne fait rien à l'affaire» de l'Éternité. L'essentiel, c'est d'être confirmé en grâce, au bout d'un siècle ou au bout d'un jour.
Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers ilotes de la passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien n'a autant de prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des chartreux, et quelles prières! Marchenoir fut profondément saisi de ce simple fait assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur un champ de bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le pauvre habit blanc de son Ordre, dont la couleur correspond symboliquement à la Résurrection de Notre Seigneur, comme la couleur noire de l'Ordre bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est ainsi restitué à la poussière, pendant que ses frères assemblés pleurent et prient sur sa dépouille.
Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris enterrer un homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les religieux de la France et qui devait exterminer le christianisme en combat singulier. Ce personnage, parti de bas, n'avait presque pas eu besoin de s'élever pour que ses pieds de cyclope révolutionnaire fussent exactement au niveau de la plupart des têtes contemporaines.
Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux de sa charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les épaules de la Fille aînée de l'Église, qui reçut ainsi le salaire de ses apostasies et qui but la honte des hontes,—en attendant la dernière ivresse, qui sera vraisemblablement «ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu et ce que le cœur de l'homme ne saurait comprendre,» en sens inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. C'est pourquoi Paris lui a fait les obsèques d'un roi. Jamais, peut-être, dans aucun pays d'Occident, un faste plus énorme n'avait été déployé sur les restes pitoyables d'aucun homme …
Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail humain, accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de la majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les innombrables discours funèbres, et il compara ce mensonge d'enfouisseurs à l'enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans l'humble cimetière comblé de neige où cinquante frères en larmes demandaient à Dieu de le ressusciter pour la vie éternelle.
Ce dernier spectacle lui parut plus grand que l'autre et les canonnades prostituées de l'inhumation du dictateur lui firent l'effet d'un bruit étrangement stupide et mesquin, auprès de l'intelligente et grandiose clameur religieuse de ces âmes voyantes, qui se savent les héritières de la magnificence de Salomon, en face de la misère des sépulcres, et qui portent bien moins le deuil de la mort que le deuil de la vie terrestre!