Le genre français, c'est un Jésus glorieux, en robe de brocart pourpré, entr'ouvrant, avec une céleste modestie, son sein, et dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine enfarinée d'extase, un énorme cœur d'or couronné d'épines et rutilant comme une cuirasse.
C'est encore le même Jésus plastronné, déployant ses bras pour l'hypothétique embrassement de la multitude inattentive; c'est l'éternelle Vierge sébacée, en proie à la même recette de désolation séculaire, tenant sur ses genoux, non seulement la tête, mais le corps entier d'un minable Fils, décloué suivant de cagneuses formules. Puis, les innumérables Immaculées Conceptions de Lourdes, en premières communiantes azurées d'un large ruban, offrant au ciel, à mains jointes, l'indubitable innocence de leur émail et de leur carmin.
Enfin, la tourbe polychrome des subalternes élus: les saints Joseph, nourriciers et frisés, généralement vêtus d'un tartan rayé de bavures de limaces, offrant une fleur de pomme de terre à un poupon bénisseur; les saints Vincent de Paul en réglisse, ramassant, avec une allégresse réfrénée, de petits monstres en stéarine, pleins de gratitude; les saints Louis de France ingénus, porteurs de couronnes d'épines sur de petits coussins en peluche; les saints Louis de Gonzague, chérubinement agenouillés et cirés avec le plus grand soin, les mains croisées sur le virginal surplis, la bouche en cul de poule et les yeux noyés; les saints François d'Assise, glauques ou céruléens, à force d'amour et de continence, dans le pain d'épices de leur pauvreté; saint Pierre avec ses clefs, saint Paul avec son glaive, sainte Marie-Madeleine avec sa tête de mort, saint Jean-Baptiste avec son petit mouton, les martyrs palmés, les confesseurs mitrés, les vierges fleuries, les papes aux doigts spatulés d'infaillibles bénédictions, et l'infinie cohue des pompiers de chemins de croix.
Tout cela conditionné et tarifé sagement, confortablement, commercialement, économiquement. Riches ou pauvres, toutes les paroisses peuvent s'approvisionner de pieux simulacres en ces bazards, où se perpétue, pour le chaste assouvissement de l'œil des fidèles, l'indéracinable tradition raphaélique. Ces purgatives images dérivent, en effet, de la grande infusion détersive des madonistes ultramontains. Les avilisseurs italiens du grand Art mystique furent les incontestables ancêtres de ce crépi. Qu'ils eussent ou non le talent divin qu'on a si jobardement exalté sur les lyres de la rengaîne, ils n'en furent pas moins les matelassiers du lit de prostitution où le paganisme fornicateur vint dépuceler la Beauté chrétienne. Et voilà leur progéniture.
La Dispute du Saint Sacrement devait inéluctablement aboutir, en moins de trois siècles, à l'émulation fraternelle des plâtriers de Saint-Sulpice,—qui feraient aujourd'hui paraître orthodoxe et sainte la plus sanguinaire iconoclastie!
Et la littérature est à l'avenant. Ah! la littérature catholique! C'est en elle, surtout, que se vérifie, jusqu'à l'éblouissement, le stupre inégalable de la décadence! Son histoire est, d'ailleurs, infiniment simple. Après un tas de siècles pleins de liberté et de génie, Bossuet apparaît enfin qui confisque et cadenasse à jamais, pour la gloire de son calife, dans une dépendance ergastulaire du sérail de la monarchie, toutes les forces génitales de l'intellectualité française. Ce fut une opération politique assez analogue aux précédents élagages de Louis XI et de Richelieu. Ce qu'on avait fait pour les vassaux redoutés du Roi Très-Chrétien, l'aigle domestiqué du diocèse de Meaux l'accomplit pour la féodalité plus menaçante encore de la pensée. À dater de ce coupeur, silence absolu, infécondité miraculeuse.
Toute philosophie religieuse dut se configurer à la sienne et l'on a vu cet inconcevable sacrilège d'un immense clergé, le cul par terre sur l'Hostie sainte et la tête perdue dans le bas vallon de sa soutane, adorativement prosterné devant une perruque pourrie, en obéissance posthume à la consigne épiscopale d'un valet de cour. Cela pendant deux cents ans, depuis 1682 jusqu'à nos imbéciles jours.
L'abortive culture des séminaires n'atteignit pas cependant, du premier coup, son solstice d'impuissance. Il fallut que l'hostilité grandissante des temps modernes fît comprendre, peu à peu, à cette milice la nécessité d'être couarde, et la sublime sagesse de décamper en jetant ses armes aux pieds de l'ennemi. À chaque fois que l'impiété se montrait plus insolente ou l'antagonisme philosophique mieux équipé, l'enseignement religieux se rétrécissait d'autant et le sacerdoce rentrait ses cornes. Le télescope théologique se rapetissait en avalant ses tubes, dans l'inexpugnable espérance de n'avoir plus d'étoiles à découvrir.
Alors, dans la pénombre des garennes apostoliques, sous la plafonnante envergure de l'oie gallicane, on pâturait voluptueusement la moisissure du vieux schisme archi-décédé. Toute la tradition chrétienne étant réputée tenir dans les tomes appareillés du sublime évêque, et celui-là même résumant l'Église universelle en son ombilic,—puisqu'il avait fallu qu'il en fît un tapis de pied pour son royal maître,—qu'avait-on besoin d'autre autorité et que pouvait tenter, après cela, l'esprit humain démonétisé?
La rature devint infinie. Tout ce qui s'est accompli depuis le XVIIe siècle y passa. La pédagogie catholique, pour se châtier d'avoir accordé naguère une estime folâtre à la créature de Dieu, décida de se cantonner éperdûment et à jamais dans le catafalque du «grand siècle.» Donc, défense absolue d'écrire autre chose que des imitations de ce corbillard, et fulminant anathème contre la plus obscure velléité de s'en affranchir.