Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui paraissaient s'agrandir chaque jour, pour excuser l'absence paradoxale, à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes, mais inondé, presque jusqu'aux sourcils, par le débordement de la chevelure. Autrefois, du temps de la Ventouse, cette toison sublime, qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de soleil, surplombait immédiatement les yeux, de sa lourde masse, et c'était à rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un incendie sur le Pacifique!…

Quand la Ventouse n'exista plus, cette houle flamboyante reflua comme elle put, dans tous les sens, pressée, tassée en bandeaux, en nattes, en rouleaux, en paquets, écartelant les épingles, mettant les peignes sur les dents, tombant onéreusement sur les épaules et quelquefois sur le bas des reins, jusqu'à ce que, tordue en un despotique et monstrueux chignon, elle pût enfin, se tenir tranquille, pour l'amour de Dieu.

Il y eut, alors, un front précaire, une étroite bande de front, qui parut incommensurable en longueur d'une tempe à l'autre, et ce fut une nouvelle sorte de beauté, presque aussi redoutable que la première … Maintenant, c'était un troisième aspect navrant et inexplicable. Les yeux paraissaient avoir grossi, la tête, réduite de moitié, fuyait honteusement, le front, dégarni, était terrible et semblait porter la marque de quelque infamante punition …

Le nez, par bonheur, avait échappé à toute injure. Légèrement aquilin et de dimensions plausibles, un peu plus fin, peut-être, à l'extrémité, qu'on n'eût osé l'espérer de cet irresponsable organe de sensualité, il était flanqué de narines étonnamment mobiles, significatives, pour certaines femmes, d'une cupidité sans mesure,—providentiellement instituée en manière de contre-poids à l'héroïsme masculin, dont cette particularité physiologique est également un pronostic.

Quant à la bouche, il n'y avait, plus à en parler, hélas! Elle avait été dangereuse autant que toutes les gueules et tous les suçoirs de l'abîme. Elle avait été cette fosse profonde où Salomon affirmait que doivent tomber ceux contre qui le Seigneur est en colère. Le baiser de ces lourdes lèvres, bestialement exquises, cassait les nerfs, fripait les moëlles, détraquait les cervelles, dévissait toutes les cuirasses, déboulonnait jusqu'à l'avarice, transformait les aliénés en idiots et les simples imbéciles en énergumènes. Un syndicat de faillite était embusqué sous la langue de cette bouche, et trente-deux bureaux de pompes funèbres ficelaient leurs dossiers à l'ombre caniculaire de ses dents. Quand elle crachait, la terre avait envie de devenir poissonneuse comme la mer, et l'Océan lui-même aurait à peine pu répondre, en se tuméfiant d'orgueil: L'écume de mes naufragés n'est pas moins amère!

Le démon du Stupre, depuis longtemps exproprié de cet ancien patrimoine, venait enfin de s'éloigner irrévocablement de ces ruines, au milieu desquelles, désormais, ne restait plus même un humble chicot où il pût s'asseoir. Les lèvres, rentrées de force, avaient perdu forme et couleur, et c'était bien, réellement, le plus notable déchet de cette cariatide de lupanar, transformée en un pilastre éclatant de la Tour d'ivoire. Cependant, le teint de l'ensemble du visage était demeuré. C'était toujours la même combinaison pigmentaire de chamois, de capucine, de vermillon, de bistre et d'or, imperceptiblement atténuée d'un quarantième de reflet lunaire.

En somme, Véronique avait à peu près manqué son coup et n'était pas devenue moins belle qu'avant,—la dilapidation d'une partie de ses richesses ayant proportionnément accru la valeur du fertile potager d'amour, que l'infortuné Marchenoir avait si malencontreusement ensemencé de l'impartageable concupiscence du ciel.

XLIX

Les événements ont ceci de commun avec les oies qu'ils vont en troupe. Tout être non absolument dénué d'observation a pu le remarquer. Il est vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul n'implore une explication de cette loi, l'inexistante fontaine du Hasard devant suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce proverbe: «Un malheur n'arrive jamais seul,» est l'unique monument de l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des particularités les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l'illusion de leur taille, semblent s'appeler les uns les autres, aussitôt qu'ils naissent, par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l'éternelle stupéfaction d'une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir et qui ne s'attend jamais à rien.

On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine, que l'union physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état rudimentaire. Cette quasi certitude est l'un des fruits les plus savoureux d'une expérience de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe du mystère autrement profond de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de leur solidarité parfaite? Toute la famille se précipite au premier vagissement du nouveau né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque les événements ne meurent jamais et qu'ils continuent toujours de faire des enfants! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est, pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes les Lois, toutes les Volontés occultes s'accoudent en Polymnies, sur l'inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur présence….