Seule, la chambre de Véronique avait un semblant de ce confort de vingtième ordre, dont s'arrangent encore les trois ou quatre douzaines de braves ouvrières favorisées du ciel, qui ont déniché le moyen de concilier les préceptes de la vertu et les exigences de leur estomac. Dans le cas de la repentie, cette modération était d'autant plus extraordinaire qu'il avait fallu renoncer à tout un luxe de dissipation lucrative, dont certains chiffres connus excitèrent autrefois l'envie d'un peuple de prostituées. Aussitôt qu'il eût été décidé qu'on vivrait ensemble au désert, Véronique avait accompli, sans ostentation et sans phrases, l'acte légendaire d'envoyer son mobilier à la salle des ventes, retenant à peine quelques indispensables hardes, et de porter elle-même l'argent à divers établissements de charité que lui désigna Marchenoir,—ne voulant rien garder, disait-elle, de ce qu'elle avait mangé dans la main du Diable.

Sa chambre, où les moins minables engins de leur félicité domestique avaient été réunis, en dépit d'elle qui se fût contentée de rien, rappelait assez les intérieurs des pieux isbas, éclairés par de perpétuelles lampes allumées devant les figures propices des iconostases. Une petite veilleuse, à lueur rose, était suspendue au devant du grand crucifix pâle, et une autre semblable, mais un peu plus grande, teignait vaguement d'incarnat une haïssable reproduction lithographique de la Sainte Face, telle qu'on la vénérait chez M. Dupont, «le saint homme de Tours,» qui a propagé en France cette dévotion,—malheureusement assortie de la contradictoire imbécillité d'un art profanant.

Ah! ce n'était pas bien beau, ces deux images, et Marchenoir en avait plus d'une fois gémi en secret. Mais Véronique portait en elle l'esthétique de toutes les situations imaginables, elle aurait donné le relief de son propre sublime à la platitude même et spiritualisé de son souffle jusqu'à des goîtreux. Elle avait passé des journées, des nuits entières, dans le crépuscule de cette chambre aux persiennes toujours closes,—comme les persiennes d'un mauvais lieu,—conversant avec Dieu et avec ses saints, ayant l'air de les supposer véritablement présents, investie de joie et de certitude, ruisselante de plus de larmes que l'hydraulique de tous les sentiments ordinaires n'eût été capable d'en obtenir, et il semblait, à la fin, que ces indigents simulacres s'imprégnassent de ce double courant de beauté physique et morale qui venait confluer sur eux!

Son ménage, d'ailleurs, en souffrait si peu qu'il eût été difficile de trouver une maison mieux tenue, une plus stricte propreté, une économie plus exacte, une cuisine, enfin, plus ingénieuse à multiplier les patriarcales délices du ragoût de mouton et du pot-au-feu. On aurait dit qu'elle n'avait seulement pas besoin d'agir. Elle passait comme en rêve, effleurant les choses et les forçant à se nettoyer, à s'accommoder, à se cuire elles-mêmes, par l'irrésistible vertu de son seul regard.

Dominatrice charmante et imperturbable, que la seule tristesse de son ami pouvait troubler et que n'eussent déconcertée ni les déluges, ni les incendies, ni les tremblements, ni les dislocations d'univers, puisqu'elle portait en elle une permanente catastrophe d'amour à mettre au défi tous ces accidents! Marchenoir était tout pour elle. Il planait dans son ciel et s'asseyait sur les circulaires horizons, il piétinait l'océan, la montagne, la nue, les abîmes, la création entière,—seul visible de toutes parts et triomphant! Son sauveur!… Le pauvre diable était son Sauveur, ainsi qu'elle le nommait parfois, avec une simplicité d'enthousiasme que beaucoup de théologiens eussent réprouvée comme un blasphème. Les deux sentiments, naturel et surnaturel, s'étaient, en elle, si parfaitement amalgamés et fondus dans l'unique pensée d'un Sauveur, qu'il n'y avait plus moyen de les séparer, pour cette âme naïve, qui ne croyait pas trop payer la récupération de son innocence, en déversant toute la gloire des cieux sur la douloureuse ressemblance humaine de son Rédempteur!

LIII

—Allons, messieurs, à table! vint dire Véronique aux deux amis en train de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre de Marchenoir. C'était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de manger à la table de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois fois par semaine, sans compter l'imprévu des arrivées soudaines de ce brave homme, dont la présence était toujours considérée comme un bienfait.

En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser, en offrant à ses convives un menu fort supérieur à l'ordinaire presque frugal de leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable fête de bienvenue pour chacun d'eux, que des émotions et des sentiments divers avaient, un instant, paru séparer des deux autres.

Le fait est qu'on les aurait cru tous trois revenus de diablement loin, et le commencement du repas n'alla pas sans une assez forte contrainte. Quelque soin que prît Véronique d'égarer l'attention de ses hôtes, ses nouvelles et gauches façons de manger, par exemple, ne pouvaient leur échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien laisser sortir de leurs impressions douloureuses, il ne fut pas possible d'écarter, tout d'abord, une visible gêne que Leverdier se hâta de rompre en annonçant à la simple fille la résolution toute fraîche éclose de Marchenoir.

—Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier plus redoutable que jamais. Il veut débuter au Basile par un massacre général d'empoisonneurs et par une pendaison en masse d'incendiaires.