On eût pu dire, semble-t-il, que cet obstacle impossible à vaincre l'avertissait, en pleine victoire, de sa condition précaire d'épousée d'un Dieu sanglant à qui tout avait résisté…

Devenue comme la mer, elle dut, en frémissant, prendre pour elle-même la concise prohibition du Seigneur : « Tu viendras jusqu'ici et tu ne passeras pas plus avant, et c'est ici que tu briseras l'enflure de tes ondes. »[14]

[14] Job, XXXVIII, 11.

Néanmoins, la guerre aux Juifs ne fut jamais, dans l'Église, que l'effort mal dirigé d'un grand zèle charitable et la Papauté les abrita généreusement contre la fureur de tout un monde.

XVI

Exspectans exspectavi, chantaient les chrétiens, attendant la Résurrection des morts.

Exspectaveram et adhuc exspectabo, rectifiaient avec profondeur les gémissants d'Israël. J'avais attendu et je veux attendre encore. Votre Messie n'est pas mon Messie et quand même tous vos tombeaux s'ouvriraient, j'attendrais toujours!

La patiente Église de Jésus considérait silencieusement ces suspendus éternels, fortifiés par un indicible espoir et dont nul sauveur n'aurait pu porter la pénitence épouvantable, — cependant que les basiliques et les monastères carillonnaient à la gloire d'un Enfant Juif qui était mort dans l'ignominie pour sauver les vagabonds.

Les sanglots ou les chants des cloches, dont tous les empires chrétiens frissonnaient d'amour, frappaient en vain l'âme obstinée de ces orphelins de Léviathan.

Créanciers d'une Promesse impérissable que l'Église jugeait accomplie et forts d'un Pacte sempiternel enregistré par l'Esprit-Saint jusqu'à trois cents fois, le Fils de Marie leur paraissait à peine l'égal de ce roi lépreux qui régna sur Jérusalem, qui fut « plein de lèpre jusqu'au jour de sa mort » et le terrible habitant d'une maison solitaire, pour son crime d'avoir usurpé l'encensoir des fils du grand prêtre.[15]