Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras « qu'on tue, qu'on mange et dont on se régale », pour fêter la résipiscence du libertin, est encore ce même Christ Jésus dont l'immolation chez les « mercenaires » est inséparable toujours de l'idée d'affranchissement et de pardon.
Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l'enfance à ne voir dans l'Évangile qu'un édifiant traité de morale, — et vous entendrez de jolies clameurs!
XXV
Je n'ai certes pas lieu de supposer que les chrétiens du Moyen Age possédaient, en général, de si transcendantes aperceptions sur Dieu et sur sa Parole. Mais, n'ayant pas vu le dix-septième siècle ni la Compagnie de Jésus, ils étaient simples et lorsqu'ils ne croyaient pas d'une âme amoureuse, ils croyaient tout de même d'un cœur tremblant, comme il est écrit des démons,[28] — et c'était assez pour qu'ils devinassent au moins quelque chose, pour que leurs craintes ou leurs espoirs allassent plus loin que les horizons de cheptel entrevus par les somnolents bestiaux de la piété contemporaine.
[28] Épître catholique de saint Jacques, II, 19.
« Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée », entendit un jour la visionnaire sublime de Foligno. Ce naïf mot raconte l'histoire de plusieurs centaines de millions de cœurs.
La religion n'était pas risible alors et la Vie divine aperçue partout était, pour ces simples gens, la chose du monde la plus sérieuse, la plus péremptoire.
Il est parlé dans l'Évangile d'un certain Simon de Cyrène que les Juifs contraignirent à porter la Croix avec Jésus qui succombait sous le fardeau. La tradition nous apprend que c'était un homme pauvre et pitoyable qui voulut, aussitôt après, devenir chrétien pour avoir le droit de pleurer sur lui-même en se souvenant de la Victime dont il avait eu la gloire de partager l'ignominie.
Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'un tel adjoint du Rédempteur mortifié est une évidente préfiguration de ce Moyen Age plein de potences et de basiliques,[29] plein de ténèbres et d'épées sanglantes, plein de sanglots et de prières, qui, durant l'espace de mille ans, mit sur ses épaules tout ce qu'il put de l'immense Croix, — cheminant ainsi dans les vallons noirs et sur les collines douloureuses, élevant ses fils pour la même angoisse, et ne se couchant sous la terre que lorsqu'ils avaient assez grandi pour substituer aisément leur compatissance à la sienne?
[29] Paul Verlaine.