Ah! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour que cela retentisse plus noblement au-delà des monts et des fleuves! mais surtout, oh! surtout, ne jamais parler d'autre chose, — voilà la recette et l'arcane, le medium et le retentum de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu! résisterait à cela?
Ajoutons que ce grand homme revendiquait au nom du Catholicisme. Or, tout le monde connaît le désintéressement sublime des catholiques actuels, leur mépris incassable pour les spéculations ou les manigances financières et le détachement céleste qu'ils arborent. J'ai fait des livres, moi-même, en vue d'exprimer l'admiration presque douloureuse dont me saturent ces écoliers de la charité divine et je sens bien qu'il m'eût été impossible de m'en empêcher.
Il est donc aisé de concevoir l'impétuosité de leur zèle, quand les tripotantes mains de l'Antisémite vinrent chatouiller en eux le pressentiment de la Justice. On peut même dire qu'en cette occasion, les écailles tombèrent d'un grand nombre d'yeux et le généreux Drumont apparut l'apôtre des tièdes qui ne savaient pas que la religion fût si profitable.
III
Quelques profanes, il est vrai, se sont demandé quelle victoire essentielle résidait, pour la morale — même pratique, — dans l'indéniable fait d'avoir entrepris de substituer au fameux Veau d'or un cochon du même métal, et quel avantage précieux le Catholicisme allait retirer de ces récriminations d'agio.
Car enfin, M. Drumont entrait en héros dans Babylone, après avoir déconfit toutes les nations sémitiques, et les admirateurs de ce conquérant reniflaient sur lui la poussière du saint roi Midas, mêlée aux onguents et aux cinnamomes dont s'adonise coutumièrement la carcasse des dieux mortels.
Pour parler moins lyriquement, ça marchait ferme, les gros tirages se multipliaient et les droits d'auteur s'encaissaient avec une précision rothschildienne qui faisait baver de concupiscence toute une jalouse populace d'écrituriers du même acabit qui n'avaient pas eu cette plantureuse idée et qui résolurent aussitôt de s'acharner aux mêmes exploits.
Tous les livides mangeurs d'oignons chrétiens de la Haute et Basse Égypte comprirent admirablement que la guerre aux Juifs pouvait être, — à la fin des fins, — un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou ravigoter maint négoce valétudinaire.
On a vu jusqu'à des prêtres sans nombre, — parmi lesquels devaient se trouver pourtant de candides serviteurs de Dieu, — s'enflammer à l'espoir d'une bousculade prochaine où le sang d'Israël serait assez répandu pour soûler des millions de chiens, cependant que les intègres moutons du Bon Pasteur brouteraient, en bénissant Dieu, les quintefeuilles et les trèfles d'or dans les pâturages enviés de la Terre de promission.
L'entraînement avait été si soudain et si prodigieuse l'impulsion que, même aujourd'hui, nul d'entre eux ne paraît s'être avisé de savoir, — décidément, — s'il n'y aurait pas quelque danger grave, pour un cœur sacerdotal, à pétitionner ainsi l'extermination d'un peuple que l'Église Apostolique Romaine a protégé dix-neuf siècles ; en faveur de qui sa Liturgie la plus douloureuse parle à Dieu le Vendredi Saint ; d'où sont sortis les Patriarches, les Prophètes, les Évangélistes, les Apôtres, les Amis fidèles et tous les premiers Martyrs ; sans oser parler de la Vierge-Mère et de Notre Sauveur lui-même, qui fut le Lion de Juda, le Juif par excellence de nature, — un Juif indicible! — et qui, sans doute, avait employé toute une éternité préalable à convoiter cette extraction.