Je savais pourtant qu’il n’était pas dans ma destinée de périr de cette façon, que j’avais à remplir une mission certaine ; je ne pouvais oublier les signes divins par lesquels autrefois, je fus averti des intentions inouïes de la Providence. N’importe, j’étais si las, si mortellement découragé d’avoir tant souffert, tant prié, tant pleuré, tant donné ma vie pour mes frères, sans jamais voir l’aurore de ma délivrance ! Et des ténèbres terribles s’amoncelaient sur moi. Et c’étaient des tentations infernales impossibles à raconter, comme si j’avais été sur le point de devenir un démon. Presque aussitôt, je fus apaisé, fortifié, quand tu devins ma très douce amie. Sans doute les ténèbres n’ont pas encore été dissipées et il s’en faut que j’aie cessé de souffrir. Mais je sens très bien que je vais au devant de la lumière, et c’est à cause de toi, par toi seule, mon cher cœur, que Dieu a voulu que ce grand miracle de résurrection s’opérât. Et maintenant est-il possible de croire que ce prodige d’amour puisse demeurer inachevé ? Je suis revenu à l’espérance, à la grande espérance d’autrefois, j’ai retrouvé l’esprit de prière et je vais reprendre les saintes pratiques depuis longtemps abandonnées. Je crois entrevoir déjà certaines clartés que je croyais à jamais perdues. Mais, en même temps, il est bien sûr que je ne saurais me passer de toi, et que je ne puis rien sans toi. Il me faut absolument une compagne de tous les jours et de toutes les heures, et tu es la seule entre toutes les créatures qui puisse être cette compagne. Les difficultés paraissent infinies, qu’importe, si, comme je le crois, c’est la volonté de Dieu que notre mariage s’accomplisse ?
Ah ! que je suis impatient de cet heureux jour ! et combien je souffre de ne pouvoir en aucune façon, le calculer !
J’ai une joie extrême à te voir le dimanche, parce que ce jour-là tu es vraiment bien à moi, ma chérie. Mais que la semaine est longue et triste ! Tu m’es si nécessaire et ma tendresse pour toi est si profonde !
Tu m’écris que tu pries Notre Seigneur qu’il t’envoie des souffrances pour que je sois heureux. Mais, ma bien-aimée, ma consolatrice bénie, comment cela se pourrait-il ?
Quel bonheur pourrais-je avoir si je te voyais souffrir ? Assurément, Celui qui nous a créés si manifestement l’un pour l’autre saura très bien nous unir le plus simplement du monde et par des moyens admirables que nous ne pouvons même pas concevoir. Les souffrances viendront plus tard, c’est bien possible, et je ne serais même pas très étonné que ma vie dût s’achever dans d’effroyables tourments, mais il est nécessaire qu’auparavant la paix me soit accordée pour que je puisse me préparer à ce que je crois être certain d’accomplir un jour.
— Mon adorable Sauveur Jésus, qui êtes crucifié par moi, pour moi, en moi, depuis deux mille ans et qui attendez vous-même votre délivrance, en saignant sur nous, du haut de cette Croix terrible qui est l’image et la ressemblance infiniment mystérieuse de votre Esprit dévorant, — je vous supplie de regarder mon effroyable misère et d’avoir tout à fait pitié de moi. Considérez, mon doux Rédempteur, que j’ai eu pitié de vous, moi aussi, que vos souffrances m’ont bien souvent déchiré le cœur et que j’ai pleuré nuit et jour des larmes sans nombre en me souvenant de votre agonie. Ne m’avez-vous pas vu des années entières à vos pieds sacrés, pénétré d’amour et de compassion et me détournant avec horreur des joies de la vie pour sangloter avec votre Mère et la foule de vos chers martyrs qui ne rougissaient pas de m’accepter pour leur compagnon ? Vous ne pouvez avoir oublié, non plus, que par respect pour vos adorables plaies, j’ai rarement négligé de souffrir pour les malheureux et que j’en ai tiré quelques-uns du fond des gouffres pour les amener fraternellement en votre présence.
Néanmoins, vous avez beaucoup exigé de moi, vous m’avez accablé d’un très lourd fardeau et vous avez voulu que j’endurasse des peines si grandes que vous seul, mon Dieu, pouvez les connaître. Lorsque j’ai voulu, dans ces derniers temps, ne plus espérer en vous, m’éloigner de vous à jamais, vous m’avez envoyé, dans votre miséricorde, cette douce créature qui vous aime, qui vous cherche depuis tant de jours et que vous avez enfin poussée dans mes bras. Mon divin Maître supplicié, vous ne pouvez être le bourreau des pauvres âmes pour qui vous agonisez. Je vous en supplie, par le nom sacré de Joseph, par le cœur percé de votre Mère, et par les ossements glorifiés de tous vos saints, ayez pitié de ma bien-aimée Jeanne et de moi. Comblez-nous de votre grâce et unissez-nous pour vous servir à jamais.
Viens, ma chérie, ma fiancée, ma Jeanne infiniment aimée, viens demain dimanche et s’il se peut, fais-moi l’aumône de ta journée tout entière.
Je te serre dans mes bras.
Léon Bloy.