J’ai connu une très pauvre fille — Véronique — dénuée de science autant qu’on peut l’être, mais dont le cœur flambait comme toutes les étoiles des constellations. Elle ne savait rien, excepté son propre néant et l’obéissance irraisonnée, telle que l’exige le pur amour. A cause de cela, elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration et d’effroi.
Ma chère Jeanne, si tu pouvais croire que l’effort de ton esprit te portera à la vérité religieuse, tu te tromperais aussi cruellement que si tu prenais le chemin des glaces du pôle pour aller dans l’Inde. Ceux qui ont voulu chercher un passage ont été jusqu’à ce jour frappé de mort.
Tu me dis que tu es hérétique plus que je ne le pense. Je le pense beaucoup, hélas ! et c’est une pensée pleine de douleur pour moi, ma pauvre enfant. Je suis hérétique a toujours signifié : je suis séparé de Dieu, ennemi de Dieu, je n’ai plus de Mère, je n’ai plus de Père, je n’ai plus de frères, je suis privé de foi, d’espérance et d’amour et mon âme désolée ressemble à une solitude épouvantable. — Seulement, chère amie de mon cœur, tu répètes les leçons de ton enfance et tu ne sais pas ce que tu dis. Si tu le savais, je serais percé de désespoir et forcé de renoncer à toi.
La vénération des Reliques des saints, aussi ancienne que l’Église, t’embarrasse, ma chérie. Cependant les objets qui ont appartenu, par exemple, à ton père te sont précieux. Si tu possédais une parcelle de ses ossements, tu l’enfermerais avec soin dans un coffret capitonné et tu regarderais quelquefois ce pauvre débris avec attendrissement. Pourquoi veux-tu que Dieu qui est l’Amour même ne se complaise pas dans les restes mortels de ceux qui furent ses grands amis sur la terre et qui partagent aujourd’hui sa gloire ? L’Église romaine (quelles que puissent être à cet égard les calomnies hérétiques) enseigne simplement que l’Esprit de Dieu, c’est à dire, la Troisième Personne divine réside sur la dépouille des saints, comme ces parfums puissants qui ne peuvent se détacher des objets qu’ils ont saturés, et, qu’à ce titre, la dépouille des saints mérite, non pas l’adoration, mais un culte d’honneur et de vénération profonde. Voilà tout. Je ne comprends même pas qu’une chose aussi naturelle puisse être un sujet d’étonnement. Je donnerais ma vie pour baiser les os de Joseph dont il est parlé dans l’Exode, XIII, 19, et je crois, sur le témoignage de Dieu, que les plus grands miracles peuvent être opérés par de saintes reliques. Je te recommande le texte du quatrième livre des Rois, XIII, 21 et celui de l’Ecclésiastique, XLVIII, 14.
Je souffre beaucoup de te savoir encore hérétique, mais, mon cher amour, je ne suis pas inquiet. Il est évident pour moi que Dieu te désire et qu’il t’appelle. C’est pour cela qu’il t’a donné de l’amour pour moi. Il fallait que ton cœur fût attendri, amolli, rendu humble par l’effet d’une tendresse humaine. Tu penseras un jour comme moi ou plutôt tu sentiras comme moi et les objections que tu peux avoir aujourd’hui te sembleront bien peu de chose.
Je me rappellerai, je crois, toute ma vie, une visite que je fis, il y a bientôt dix ans, à Lyon ville des martyrs, à la crypte où sainte Blandine et saint Pothin expirèrent après d’horribles supplices pour l’amour de Jésus sous le règne du doux philosophe Marc-Aurèle. Je reçus là une des plus vives impressions dont l’âme humaine soit capable. Je fondais de tendresse, je sanglotais de joie et cette impression a duré longtemps. J’eus alors une lumière de plus sur les saints, sur l’Amour du Dieu vivant résidant au milieu de ses morts bien-aimés et je sens bien que ni les séductions ni les tourments de ce monde ne pourront jamais affaiblir cette clarté des cieux.
Chère Jeanne, mille fois aimée, aie confiance dans ton âme, dans la belle âme que Dieu t’a donnée, ne te défie pas de ton cœur. Il sera toujours plus grand, plus fort, plus généreux que ton esprit, lequel te perdrait infailliblement si tu avais le malheur de ne compter que sur lui. — Si tu savais comme je méprise le mien, comme je le bafoue et comme je le flagelle aussitôt qu’il entreprend de commander à mon cœur dont il ne doit être, suivant la nature, que le très humble et très obéissant domestique. Nous avons été formés à la ressemblance de Dieu, du Dieu qui est Trois en Un, le Père et le Fils dans l’unité de l’Amour. Ce qui correspond en nous au Père, c’est l’ensemble merveilleux de nos organes physiques et intellectuels ; le Fils est représenté par la faculté de connaître, c’est à dire la Raison humaine ; mais tout cela ne serait rien sans le don d’Amour qui surpasse tout, qui est plus grand que tout, qui fait en nous l’harmonie suprême. Ceux qui n’obéissent qu’aux deux premiers sont des brutes de chair et d’orgueil. Ceux qui suivent le Troisième resplendiront un jour comme des soleils, — fussent-ils des monstres de laideur, fussent-ils des idiots, fussent-ils chargés de tous les crimes et de toutes les ordures de l’humanité.
Bien-aimée, j’écrirai un jour pour toi et pour d’autres ce que je pense de l’amour, car cette lettre trop courte et trop écrite à la hâte ne permet guère l’expression de pensées aussi sublimes.
Demain, songes-y bien, c’est une des plus grandes fêtes de l’Amour. C’est la fête de tous ceux qui ont aimé Jésus-Christ, qui lui ont donné leur âme et leur sang par pur Amour, qui ont été sans orgueil, sans confiance en eux-mêmes et qui à cause de cela éclatent de la plus inimaginable splendeur.
A demain donc, ma Jeanne chérie. Je t’adore et je supplie Notre Seigneur Jésus et sa Mère de te bénir et de ravir de joie ta chère âme. Je t’aime d’un amour si grand que je consentirais à n’avoir jamais de bonheur si je pouvais, à ce prix, te faire entrer dans la lumière.