Et maintenant, en supposant que je partisse pour l’Algérie, que deviendrais-tu ici ou comment pourrais-tu me suivre ? Nous en causerons. Je tiens à Paris et je déteste le journalisme. Cependant je partirais et je deviendrais journaliste, si les conditions étaient visiblement avantageuses, car la nécessité me presse et je mourrais ici. Je penserais alors que j’accomplis la volonté de Dieu qui a peut-être décidé de finir bientôt mes souffrances, je veux l’espérer.
Ce qui me fait le plus souffrir, ce qui trouble et aigrit le plus mon cœur, c’est d’être privé de te voir, mon amour. Tu m’es devenue nécessaire comme l’air et la lumière et je n’ai jamais si durement senti la solitude que depuis que tu as pris ma pauvre âme, chère adorée, ma ravissante colombe d’amour. Je suis rempli de joie et de consolation à la pensée de te voir demain. Si tu ne me trouvais pas quand tu viendras, sois sans crainte. Je ne tarderai guère à rentrer et nous passerons ensemble une soirée délicieuse.
Tu me parles de certaines démarches que tu veux faire pour me procurer de l’argent. Au nom du ciel, je t’en supplie ne fais pas cela, ma bien-aimée. Ce serait la plus grande imprudence et la plus funeste, non seulement pour toi, mais pour moi. En Angleterre et en Danemark, c’était encore possible, mais à Paris, ce serait le comble de la folie et cela pourrait avoir les conséquences les plus désastreuses.
J’ai résolu de faire une nouvelle démarche auprès des Chartreux qui m’ont aidé plusieurs fois et dont je suis, après tout, l’unique apologiste dans la société contemporaine. Il est probable que je réussirai de ce côté et cela sans aucun danger.
A demain donc, ma Jeanne chérie. Je suis sûr que tu seras contente du Père Sylvestre (19, rue Oudinot). Tu peux lui parler de moi sans crainte. J’ai jugé nécessaire de lui dire que nous nous aimions et que j’avais résolu de t’épouser. Qui sait si ce bon religieux ne nous sera pas utile à tous les deux ?
Je te serre dans mes bras avec tendresse.
Léon Bloy.
Rue Blomet, 18 novembre 89.
Que ta longue et magnifique lettre m’a été douce et bienfaisante, ma Jeanne chérie.
Que tu es admirable pour moi et merveilleusement choisie par le Dieu des miséricordes pour me consoler.