Tu le vois, ma bien-aimée, j’ai l’âme tellement et si violemment agitée, aussitôt que je prends la plume, que je ne peux même plus retrouver mon écriture. Il faut me pardonner tout cela, parce que c’est involontaire et il faut aussi ne pas trop prendre au tragique mes paroles. Il se passe évidemment quelque chose d’extraordinaire que je ne comprends pas moi-même et qui finira bien, je veux le croire.

Hier soir, un pauvre jeune homme élevé en Belgique pieusement, arrivé depuis très peu de jours à Paris et qui désirait me voir depuis deux ans, m’ayant rencontré comme par miracle, s’est presque mis à mes pieds en me disant : « Vous êtes mon Christ. » L’excès de cette parole m’a rempli d’effroi, car enfin, quel homme suis-je, en réalité, pour sentir ce que je sens et pour inspirer de tels sentiments ?

Ce qui me reste à t’écrire est fort pénible, ma petite Jeanne, que j’aime avec tendresse. Mais, vois-tu, il faut me comprendre, me deviner. Tu parles de venir demain soir et tu sais que ta présence me serait infiniment douce, mais, par pitié pour moi, il faut y renoncer et attendre quelques jours. Je t’avertirai du moment.

Je me souviens de tout ce que tu m’as écrit. Cependant il ne se peut pas que tu viennes chez moi quand je suis sans ressources pour te recevoir. J’en éprouve un chagrin et une confusion abominables dont tu ne peux avoir l’idée. C’est au point, que j’aimerais mieux prendre la fuite. Tu finiras par voir que ce n’est pas l’effet d’un préjugé, mais que j’ai raison.

Je t’écris cela, le cœur déchiré, parce que j’ai le devoir de te l’écrire. Mais ne me contrarie pas sur ce point, je t’en supplie, au Nom de Dieu. Je suis très fragile en ce moment et il me semble qu’il faudrait peu de chose pour me briser.

Attends bientôt une lettre de moi, une lettre plus calme.

Je t’aime et je te le répète, j’ai besoin de toi, mais patience.

A bientôt et que Dieu te bénisse trois fois pour ta lettre généreuse et consolante, mon ange aimé.

Ton Léon.

Vendredi, 20 décembre.