Ce matin, après ce triste réveil que je t’ai raconté, une lettre désolante m’est arrivée. Une lettre de Montchal d’un accent si amer qu’il est évident que cet homme est désespéré, absolument désespéré, n’acceptant plus la vie que par un dernier effort de conscience. En voilà encore un qu’on sauverait avec de l’argent, hélas ! si on avait seulement une parcelle de ces richesses dont tant de misérables font un si criminel emploi. Sa lettre m’a d’autant plus consterné qu’elle était une réponse à une lettre de moi que j’avais écrite avec tout mon cœur et dont j’attendais un tout autre effet. Aujourd’hui je ne sais plus que dire.
Ce chagrin nouveau venant aggraver ma mélancolie déjà si noire, je me sentis comme asphyxié dans ma chambre solitaire et m’habillant à la hâte, je m’élançai au dehors sans aucun but, dans l’espoir de m’échapper à moi-même, de m’évader de la prison ténébreuse que je traîne partout. J’ai couru ainsi une partie de la journée, errant dans les rues, dans un état d’âme à faire pitié à des galériens. Je me jugeais moi-même rigoureusement, je considérais ma totale impuissance, l’inutilité de ma vie, mon odieuse inaction au milieu d’un monde en travail, la nécessité de subsister pourtant et même de faire subsister les autres — à quel prix, grand Dieu ! — l’impossibilité de trouver un moyen quelconque de changer ces choses, enfin, l’incertitude absolue d’arriver un jour à te conquérir, ma bien-aimée, mon unique amour, mon seul refuge.
Vers trois heures, je me sentis tout à coup défaillir, au point que je craignis de perdre connaissance et de tomber dans la boue. Je pris alors un omnibus et je rentrai chez moi dans un état si pitoyable que je me couchai. Je me suis relevé à 8 heures du soir après diverses occupations assez vaines, j’ai résolu de t’écrire, dussé-je y passer la nuit. Je sais trop, malheureusement, que la lecture de ces pages désolées te fera souffrir. Mais il faut que tu me connaisses bien et je me croirais coupable de dissimulation si je ne t’écrivais pas tout ce qui est essentiel.
Pardonne-moi donc, mon ange bien-aimé, et prie pour moi.
Maintenant il est 3 heures après minuit. J’ai froid et le sommeil tombe sur moi. Je suis trop faible pour pouvoir passer une nuit entière. Et d’ailleurs, à quoi bon ? La journée qui vient de commencer sera peut-être moins dure.
Au revoir, mon amour, à vendredi, si tu peux, je t’attendrai. Ne te donne pas la peine de me répondre. Tu as moins de temps que moi et c’est surtout de ta présence, de ta personne si chère à mon cœur malade que j’ai faim et soif.
Que Dieu ait pitié de nous, je t’embrasse et je t’adore.
Léon Bloy.
9 janvier 90.
Chère bien-aimée,