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Au revoir donc, ma parfaite amie, ma chère vie et ma chère âme. Je suis toujours à tes petits pieds que je baise avec transport !
A toi pour la vie,
Léon.
Samedi 18 janvier 1890.
Jeanne,
Tu es ma bien-aimée, mon unique amour, ma lumière et ma seule joie, mais la semaine a été mauvaise comme tant d’autres. Je ne veux pas recommencer mes plaintes, rassure-toi. D’ailleurs, quelles que soient les souffrances, un homme a-t-il vraiment le droit de se plaindre quand il n’a pas perdu l’espérance et qu’il se souvient de la passion de son Christ ? J’ai vu Camille aujourd’hui et le pauvre garçon m’a fait beaucoup de peine. Nous sommes tous un peuple de captifs assis dans les ténèbres et nous ne connaissons notre amour que quand nous voyons souffrir ceux que nous aimons. J’ai trouvé mon ami extrêmement malade, ne pouvant plus faire un seul pas sans douleur et forcé de se faire porter en voiture à ses affaires. Je ne sais quand nous le reverrons ensemble et je crains bien que les deux soirées délicieuses qu’il nous a données ne se renouvellent pas avant longtemps. J’ai senti la grande place que ce malheureux a prise dans mon cœur et je l’ai quitté navré d’une tristesse immense. Je crois qu’au fond de son âme il est fort touché de ton amitié et de la mienne, mais rien ne peut le consoler, l’ancienne blessure est toujours ouverte, et si sa santé vient à se perdre, que deviendra-t-il, étant sans foi religieuse et sans espérance ?
Moi, je suis toujours errant et bien souvent désolé.
Ma seule consolation est de te voir ou de lire tes chères lettres, mon amoureuse bénie, lesquelles sont pour moi d’une douceur inexprimable. Si Dieu faisait ce que je lui demande sans cesse, je crois que tu serais la plus heureuse des femmes et que ton sort pourrait être envié par les plus beaux anges. Je veux même espérer qu’il en sera ainsi, je veux en être certain, mais combien de temps encore, ô Seigneur ?
Ma peine la plus dure, je te l’ai dit souvent, c’est de ne pas accomplir mon œuvre et d’être condamné, par les circonstances, à cette inaction perpétuelle qui ferait de moi le plus méprisable des hommes si elle était volontaire. J’ai pourtant de belles choses à écrire, j’en suis très sûr, et je crois être le seul homme qui les puisse écrire. Pourquoi aurais-je reçu des armes sinon pour combattre et de la lumière sinon pour la répandre ? Cette avantageuse idée que j’ai de moi-même ne doit pas être une illusion puisque tous ceux qui s’intéressent à moi et qui ne sont pas mes ennemis me jugent appelé à de grandes choses.