Ne vous irritez pas d’une lettre si longue, amie, je vous répète que j’avais besoin de l’écrire. Mais je vous en prie, gardez-la pour vous seule. L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures. Je ne veux pas être jugé et je ne veux pas non plus qu’on vous juge à propos de moi. Si nous pouvons avoir la chance de trouver quelque douceur dans nos relations d’amitié, nous cacherons cette largesse de Dieu, comme les avares cachent leur trésor.

Au revoir donc, Mademoiselle. A dimanche, et puissiez-vous être inondée de bénédictions.

Léon Bloy.

127, rue Blomet, 2 septembre 89.

Chère amie,

Je suis réduit à ne pouvoir vous écrire que deux mots en toute hâte, pour ne pas laisser sans réponse votre lettre qui m’a inondé de joie.

Je suis, en ce moment, la proie d’un de mes frères et de sa femme venus à Paris pour deux jours et qui m’ont demandé l’hospitalité.

Cela, je vous l’assure, est sans douceur.

Nous avons parlé, vous et moi, de la nécessité de vivre avec des égaux intellectuels. Or, ces deux êtres excellents par le cœur sont de très indigents cerveaux et je vous assure que mon embarras est extrême.

Ce qui est vraiment fâcheux, c’est l’impossibilité pour moi de travailler. J’avais compté sur ces deux jours et je prévois, hélas ! qu’ils vont s’écouler sans que j’aie pu écrire une seule ligne. Cela me fâche beaucoup, parce que je ne voudrais pas, mon amie, que vous me prissiez pour un paresseux.