De là on passe derrière dans une série de pièces: l'une, où se tient le brelan, remplie de joueurs de profession et de mineurs qu'ils dévalisent, mais d'un air si sérieux et si sympathique que les pigeons trouvent la chose toute naturelle et sortent de là le sac vide, mais résolus à prendre leur revanche dès qu'ils auront lavé un peu plus de poudre d'or. D'ailleurs, pas le moindre bruit; l'ordre et presque le silence règnent partout, car l'ex-gouverneur, le major Walsh, avait nettement déclaré qu'il autorisait les jeux à condition qu'il n'y eût pas de plaintes et que, si on venait jamais lui rapporter quelque escroquerie, il fermerait aussitôt les salles. Puisque la roulette, le black jack, le poker et d'autres combinaisons de ce genre vont leur train aujourd'hui, il faut en conclure que les filous et les escrocs ont su conserver une apparence de haute respectabilité. On pourrait même dire qu'ils ont gagné l'estime et la gratitude des gens qu'ils plument, puisque ceux-ci ne se lassent pas de perdre en quelques heures, sous la direction et par les soins de gentlemen si distingués, ce qu'ils ont mis des mois de labeur et de privations à amasser. L'autre pièce est aménagée pour le spectacle, qui consiste en vaudevilles, farces, pantomimes, chants, exécutés sur une scène en face et au pied de laquelle se tient un orchestre de quatre ou cinq musiciens: violon, clarinette, piston et piano. Le parterre est garni de chaises ou de bancs en bois brut et flanqué sur toute sa longueur d'une double voie de loges, à droite et à gauche de la salle. Le quatrième côté, au fond, est occupé par un comptoir constamment assiégé par une foule altérée.

LE BAL DE MONTE-CARLO À DAWSON.—DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Plus tard, dans la soirée, les bancs sont enlevés, les musiciens montent sur l'estrade, les garçons commencent à se trémousser, et les filles se joignent bientôt au tourbillon; la danse entre en branle. Comme la plupart des gens ne savent pas danser, un maître de ballet les initie et marque la mesure en tapant du pied sur le plancher avec fracas. Les pas sont des plus simples, et les mineurs les exécutent avec l'élégance d'un ours grizzly, vêtus de leurs loques de tous les jours, en manches de chemise, en bottes et chapeau sur la tête. La représentation se fait tout à fait à la bonne franquette, sans prétention, sans vanité, sans fard, au moins chez les hommes. Pour beaucoup la boisson seule a des charmes, et ils s'empoisonnent de mauvais whisky à raison de cinquante sous le petit verre.

On le voit, les goûts et récréations du mineur ne sont guère relevés; les jouissances matérielles sont tout pour lui, comme l'or qu'il recherche est tout son bonheur. Il prospectera donc de longues années, parcourant des milliers de kilomètres, par tous les temps et en toute saison, bravant les périls, les bêtes sauvages, les Indiens, le froid, la faim, et, ce qui est peut-être le plus terrible de tout, la solitude, car il arrive assez souvent que le prospecteur ne rencontre pas d'être humain pendant des mois. Puis, s'il réussit à «se frapper riche», comme disent les Canadiens français, c'est-à-dire à faire une trouvaille rémunératrice, rien ne pourra le retenir, et, quelle que soit la distance et la fatigue, il partira, son sac rempli de poudre ou de pépites, et, arrivé au camp, il dépensera son pécule en quelques jours, voire en quelques heures. Après quoi, les poches vides, il reprendra le chemin du désert et ira recommencer cette vie terrible comme le pays où elle s'écoule; peut-être ne fera-t-il plus désormais que végéter, allant d'un lieu à l'autre, s'aidant d'un chien, d'un cheval, voire d'un bœuf, lavant tout juste assez d'or pour pouvoir s'acheter un grubstake, c'est-à-dire des vêtements et quelques provisions. Si, au contraire, la fortune lui sourit de nouveau, loin d'être éclairé par l'expérience, ou corrigé par la perspective des forces déclinantes et des infirmités de l'âge, il se ruera aussitôt à l'orgie sans frein et sans vergogne...

Les conditions sanitaires de la ville et le manque d'eau potable ont causé, l'an dernier, une sorte d'épidémie qui a terrassé quelques-uns même des plus forts et des plus robustes. La plupart des cas étaient des fièvres typhoïdes, paludéennes, malariales, etc.

UN PROSPECTEUR.—DESSIN D'A. PARIS.

En outre des hôpitaux réguliers, il y a des infirmières et gardes-malades privées qui soignent les patients à domicile. Il y avait certainement à la fin de l'été, à Dawson, un très grand nombre de fiévreux, mais la mortalité n'était pas considérable.

Cependant on attendait avec impatience les premières gelées de septembre pour assainir la place. Il paraît qu'un ingénieur français distingué, M. de L..., avait proposé au Conseil d'entreprendre à forfait l'assainissement de la ville au moyen d'égouts et de tranchées. On ne connaît pas le résultat de cette demande.