Juneau, à 3 kilomètres de la mine Treadwell, est un petit port de 2 à 3 000 habitants, la plupart mineurs et prospecteurs, car toute cette partie de l'Alaska est riche en minéraux, on trouve des placers et des veines de quartz aurifères un peu partout: les mines de Silver Bow (l'arc d'Argent) sont bien connues. La ville est bâtie sur la pente d'un plateau formé par l'érosion de rochers presque à pic qui s'élèvent à une hauteur de plus de 1 000 mètres. Quelques hôtels, salons, restaurants, magasins, donnent un peu d'animation aux rues, tandis que de nombreuses Indiennes, squaws enveloppées de couvertures de laine aux couleurs vives s'accroupissent sur la neige au bord des trottoirs et étalent devant elles des bonnets en fourrure, des mocassins, des paniers, des colliers en verroterie, enfin une quantité d'objets de leur confection et que les voyageurs emportent comme souvenirs. Une couple d'heures suffit à visiter la ville, qui, à part le village indien, ses pirogues, une petite église avec clocher construite en troncs d'arbres superposés, n'offre rien de curieux.
SQUAWS MARCHANDS DE SOUVENIRS À JUNEAU.—D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
Le paysage est sévère, grandiose, jusqu'à Skagway, à 150 kilomètres plus au Nord. Nous admirons les cimes dentelées et les glaciers plongeant dans l'Océan, par pente abrupte et sans transition; la nature, comme les conditions économiques, est ici toute en contrastes, ce que nous remarquons d'ailleurs en plus d'une occasion. Tout est matière à surprise dans ce pays étrange.
LE PORT DE SKAGWAY.—DESSIN DE BERTEAULT, CLICHÉ LA ROCHE À SEATTLE.
Par exemple, le coup d'œil au tournant du promontoire de rochers qui masque la vue de Skagway. Qui s'attendrait à voir soudain, dans ce coin de pays si sauvage et en apparence si désert, apparaître une série de jetées, de quais auxquels s'amarrent des vapeurs, des remorqueurs, des chalands et des voiliers de tout tonnage, gréement, trois-mâts, barques, goélettes, brigantins, etc., canots et pirogues, péniches et périssoires, en un mot le matériel naviguant de tout port de mer qui se respecte? Nous tombons donc en pleine civilisation, et, ce qui le prouve encore, c'est que voici le douanier et le courtier en douane avec lequel il va falloir négocier l'entrée de nos marchandises. Car nous avons dans nos bagages une foule de choses qui payent des droits; c'est un mauvais quart d'heure à passer, mais du moins l'on se dit que c'est le dernier ennui que cause l'excès de civilisation.
II
Skagway, le Sésame du Nord.—La Babel de l'Alaska.—Soapy Smith et sa bande.—Un grec fameux et sa fin.—Le Comité de vigilance des 101.—La foule.—Les restaurants.—Un Yankee entreprenant.—Pêche à travers la glace.—Le «Whitelaw» en flammes.—L'hôpital.
Le passager débarqué à Skagway vers la fin de l'hiver dernier arrivait, après avoir arpenté rapidement la jetée de bois qui relie l'embarcadère à la ville, devant quelques baraques en troncs superposés, mortaisés aux extrémités, ou encore en simples planches grossièrement façonnées, qui s'alignaient, flanquées d'un espèce de trottoir en planches, élevé de quelques centimètres au-dessus du sol. Le passager en question était dans l'une des artères de la ville. Il s'y trouvait tout à coup en présence d'un individu à mine peu engageante, mais dissimulée plus ou moins sous les touffes d'un immense bonnet en fourrure de rat musqué ou de renard, un manteau en poil de chien, des mitaines fourrées, des mocassins en peau de phoque ou des bottes en cuir jaune montant aux genoux, complétaient son accoutrement. Le Chi-Cha-Ko (c'est le nom indien signifiant «nouveau venu»; il est donné dans le Yukon aux chercheurs d'or venus pour la première fois en Alaska) répondait à l'invitation d'entrer se chauffer, non sans avoir jeté un regard investigateur sur ledit individu, sur la rue, et sur la baraque surmontée de l'inévitable enseigne Saloon, qui n'est ni salon, ni café, ni cabaret, ni tripot, mais qui combine les traits caractéristiques de ces trois derniers genres d'établissements. À l'intérieur, un comparse derrière le comptoir indiquait d'un geste l'énorme poêle en fonte, ronflant, gémissant, rugissant, craquant sous l'action des mille et une langues de feu jaillissant des bûches, des souches de bouleau et de pin qui se succèdent et se consument rapidement, car, au dehors le froid était intense, avivé par une bise du Nord qui pénétrait même les plus épais vêtements de laine.