Le garçon connaissait Guy depuis longtemps. Il s’assura que personne n’entendait, et répondit en baissant la voix :
— Nenni pas, monsieur ! Je l’ai fait une fois, mais je ne m’y retrouverai plus. Ce particulier-là, quand vient le dessert, ne connaît plus personne. Il assommerait un bœuf d’un coup de poing.
— Ah ! c’est un habitué ? Je vous en fais mon compliment !
— C’est un Anglais, monsieur, un riche Anglais, qui ne boit que des vins de première marque, et sans eau. D’ailleurs, il est très honorable au règlement de ses additions, et l’on ferme les yeux sur ses excentricités. Tous ces milords ont la main un peu lourde quand ils ont bu, mais ils payent bien la casse. La maison n’a pas à se plaindre, et la petite dame non plus, faut croire, puisqu’elle revient toujours avec lui.
— Vous les voyez souvent ?
— Au moins une fois par semaine ; mais il paraît que le milord va se marier, et je doute qu’il amène sa légitime ici, après la noce.
— Ah ! il va se marier ? dit Vieuvicq frappé d’une idée subite. C’est un jeune homme ?
— Et un bel homme, pour sûr ; blond, la moitié de la tête de plus que monsieur et les épaules d’un hercule. Mais, tout de même, c’est moi qui ne voudrais pas être à la place de sa future !
— Donnez-moi l’addition, demanda Guy sans rien répondre.
Il paya, serra la main de son compagnon, et fit mine de regagner la rue Monge. Mais, sûr de n’être pas observé, il revint sur ses pas et se dissimula non loin de l’escalier des cabinets de la Tour d’Argent, en face duquel un coupé du Club attendait. Il dut rester longtemps à son poste d’observation et fut plusieurs fois sur le point de le quitter, non par défaut de patience, mais parce que la loyauté de sa nature se révoltait de tout ce qui pouvait ressembler à une indélicatesse. Certes, s’il n’eût été question que de lui-même, il ne se serait point abaissé à ce rôle d’espion. Mais il s’agissait de sauver Jeanne, peut-être !