Madame de Rambure salua, plus cérémonieusement que ne comportaient les circonstances, et, levant sur le jeune homme ses yeux où de longues journées de larmes avaient laissé leur trace, elle l’examina un instant avant de répondre.

Vieuvicq achevait sa trentième année. C’était un homme de taille élevée, mince, d’une rare harmonie dans l’ensemble des formes. Ses cheveux noirs, coupés court, ses moustaches fines et droites, ombrageant une bouche charmante qui était celle de sa mère, son nez au profil vigoureux, lui donnaient, à première vue, l’aspect d’un bel officier. Mais les yeux n’avaient rien de l’insouciance du soldat. Profonds, séduisants, quoiqu’un peu austères, ils indiquaient la pensée, la volonté, la force.

La plupart du temps, ce mâle visage, d’abord, intimidait les femmes. La belle-mère de Jeanne, personne modeste et dépourvue de cet aplomb grâce auquel, de nos jours, une jeune fille de dix-huit ans ne s’étonne de rien, ne put échapper complètement à cette impression troublante.

— Monsieur, commença-t-elle, les vrais amis sont une chose précieuse, et j’aime trop ma belle-fille pour ne pas me réjouir…

Elle s’arrêta, s’apercevant qu’elle disait le contraire de ce qu’elle avait résolu de dire. Mais Jeanne intervint avec son tact de femme. L’adroite personne avait décidé que ces deux êtres vivraient en bonne intelligence sous son empire.

— J’ai beaucoup parlé de vous à Guy, ma mère, reprit-elle. Il sait combien vous êtes bonne et combien je vous suis attachée. Ses parents n’existent plus ; il est seul et voué à une carrière qui remplit sa vie. Mais il m’en a promis une petite part et, quand il viendra ici, j’espère que vous l’accueillerez bien. Vous savez ce que c’est que de vivre avec le regret de ceux qui ne sont plus.

Ah ! oui, celle-là savait prendre sa belle-mère. Que pouvait répondre la pauvre vieille, déjà émue, sinon :

— Quand vous voudrez, monsieur, vous serez le bienvenu, si la conversation d’une vieille femme en deuil ne vous effraye pas.

Guy s’inclina, et baisa respectueusement la main qui lui était tendue. Quand il se releva, il rencontra dans la glace le regard malin de Jeanne, toute contente de voir que les choses s’arrangeaient à sa guise.

Il fallait poursuivre ces avantages. Vieuvicq, en homme bien élevé, offrit le bras à madame de Rambure pour descendre l’immense escalier aux marches de pierre légèrement usées. Jeanne les suivait, escortée de Juliette, dont les mains ne pouvaient suffire à porter d’innombrables paquets.