— Cette jeune femme est-elle toujours aussi pressée ? demandait Guy, de son côté, à M. de Champberteux, qui l’entretenait dans un coin, avec des airs de marquis de l’ancien régime.

— Toujours. Elle appartient à la nouvelle école qui achève de perdre la société française et qu’on peut désigner sous ce titre : les femmes qui n’ont pas le temps. Madame de Monguilhem reçoit chez elle, va chez les autres, fait de la musique, de la sculpture, monte à cheval, suit les cours de Caro, vend et quête pour les pauvres, soigne sa maison, élève ses enfants et va tous les soirs au théâtre.

Comme Vieuvicq levait les bras au ciel d’un air accablé :

— Mon Dieu ! c’est un type que vous rencontrez souvent, si vous allez dans le monde. La charmante femme chez qui nous sommes fait la paire avec son amie, ou à peu près. Seulement elle a remplacé les enfants par le goût des collections, et la sculpture par la chasse à tir. En somme, le travail développé, comme nous disons, nous autres, est le même. Un fort de la halle n’y résisterait pas.

— Mais quel plaisir ces femmes trouvent-elles à cette existence de moyeu de roue ?

— Beaucoup sont heureuses de n’avoir pas le temps de penser. D’autres — et c’est le cas de notre amie — préféreraient, au fond, une vie plus conforme à celle des femmes de l’autre génération. Mais elles font comme tout le monde. Cela dit tout pour elles, bien qu’elles jurent du contraire. J’ai souvent pensé que, si nos grand’mères allaient à l’échafaud avec cet héroïsme superbe, c’est en partie parce que leurs parents et amis en avaient fait autant la veille.

— Alors, à quoi servent les salons aujourd’hui ?

— Ils jouent dans nos demeures le même rôle que la salle d’attente dans les gares. Ce sont des pièces munies de sièges et pourvues d’une pendule remise à l’heure tous les matins. Mais il y a encore des exceptions, Dieu merci ! Le lieu où nous sommes en est la preuve. On y cause encore à peu près.

— Grand-père, dit une voix près d’eux, il est onze heures.

— C’est bien, ma petite Louise, je t’obéis. Auparavant, laisse-moi te présenter le comte de Vieuvicq, un savant, bien qu’il n’en ait pas la triste mine.