Lord Mawbray faisait son entrée avec cette correction irréprochable, bien qu’un peu froide des gens de haute éducation de son pays. C’était un homme de vingt-huit ans, aux proportions trop athlétiques, peut-être, pour nos goûts parisiens. Il rappelait, par la disposition de sa barbe et de sa chevelure, le visage du prince que les Anglais copient volontiers, de même que leurs filles et leurs femmes nourrissent, en général, la louable ambition de ressembler à la princesse de Galles.

Mawbray était beau ; il était fort riche ; ses équipages étaient les mieux tenus de Paris ; il était l’homme à la mode du moment et, le jour où il aurait assez de la France, il n’avait qu’à faire une traversée d’une heure vingt minutes sur son yacht pour être l’un des grands seigneurs d’Angleterre. Tous ceux qui le connaissaient savaient pourquoi, depuis l’hiver précédent, il était assidu dans le salon de la rue de Varenne. Et tous ceux qui connaissaient Jeanne étaient parfaitement convaincus que si elle devenait lady Mawbray, ce serait un peu pour les millions du lord et pour ses chevaux, mais beaucoup pour la couronne de pairesse qui la coifferait si bien aux drawing-rooms de Windsor et de Sandringham.

— Je vous ai vu ce matin au bois, lui dit-elle, avec vos amours de poneys. Quelles adorables bêtes, et comme vous les menez ! Il n’y a qu’en Angleterre que l’on peut trouver une main comme la vôtre.

— Oh ! mes poneys se mènent tout seuls. Vous me donnez un mérite qui leur appartient. Si vous voulez me permettre de les arrêter un jour à votre porte, vous leur ferez l’honneur de prendre les rênes, et vous verrez qu’ils vous obéiront encore mieux qu’à moi.

— Je veux d’abord, comme c’est convenu, mener votre mail autour du lac, un matin, de bonne heure. N’est-ce pas, cher oncle ? dit-elle en s’adressant au vicomte de la Tourtelière, son écuyer cavalcadeur, qui faisait un whist tout près de là.

— Mais certainement, ma nièce, répondit le vieux gentilhomme, tout à son jeu et dans l’ignorance la plus complète de ce qu’on lui demandait.

— Qu’avez-vous fait cet automne ? reprit Jeanne en s’adressant à Mawbray.

— Toujours la même chose. Un peu de cruising sur la Pearl qui vous a vainement attendue ; un peu de Brighton ; un peu de chasse aux grouses en Écosse.

— Avec le prince ?

— Oui ; j’ai même passé quelques jours à Sandringham ; mais je suis en disgrâce auprès de la princesse. Dieu sait si l’on me reverra jamais à la résidence !