— L’aiguilleur ne parlera pas ?

— Il n’y a aucun risque. Il a bien trop peur d’être révoqué ou puni. Pauvre vieux ! il ne se doute pas qu’il mourra dans la peau d’un propriétaire ; car je lui ferai sa part.

— Mon bon, souvenez-vous bien qu’un brevet se vole plus facilement qu’une montre. Vous n’en avez pas l’expérience, mais, moi, je l’ai. Votre idée tient tout entière dans trois ou quatre mots. Qu’un autre la surprenne et soit plus expéditif que vous, bonsoir ! voilà vos millions envolés.

— C’est évident.

— Donc, remportez-moi ces papiers, serrez-les dans un tiroir et prenez garde de ne pas égarer la clef. Ne perdez pas une minute pour déposer votre modèle au bureau des brevets. Laissez de côté tout autre travail. Je vais vous donner un congé en règle, pour cause de maladie. Ne remettez plus les pieds ici avant que tout soit fini. Ayez soin, surtout, de commander les pièces du modèle à plusieurs ouvriers différents. Puis, quand tout sera prêt, trouvez un coin d’atelier et montez l’appareil vous-même. Que diable ! vous n’avez pas encore oublié votre ancien métier de mécanicien. Et maintenant partez ; mais, auparavant, venez que je vous embrasse comme ferait votre père si nous avions le bonheur qu’il vécût encore.

Les deux hommes se tinrent un instant pressés dans une étreinte cordiale.

— Vous l’avez remplacé pour moi, dit Vieuvicq. Du fond du cœur, je vous remercie.

— Je suis tout triste, au milieu de ma joie, de penser que ceci nous sépare ; car vous n’allez pas faire long feu chez nous. Il faut que je vous cherche un successeur.

— Ne vous pressez pas, répondit Guy avec une tristesse bien peu explicable en un pareil moment. Peut-être aurai-je besoin de travailler encore longtemps.

— Pas pour gagner votre vie, toujours ?