Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des solitudes désolées.

La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine.

—Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure!

Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas monde était moins facile à régler.

—Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre, sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée d'être protestante!

Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serré, m'attendant à quelque exécution terrible. Heureusement nous ne trouvâmes dans le désert du grand salon ni Agar ni Ismaël, c'est-à-dire ni l'oncle Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois même dire, pour rendre justice à tout le monde, que ma satisfaction sembla partagée par toute la famille, à commencer par mon grand-père. Malgré tout ce que j'ai dit, le saint vieillard aurait été le plus malheureux des hommes, j'en suis sûr, s'il avait dû, cette nuit-là, recommencer la Saint-Barthélémy pour son compte, en mettant sa petite-nièce à la porte. Les autres membres de la famille, même les ancêtres, n'étaient pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre allusion aux drames de la soirée. Pour ma part, je n'en soufflai mot à être vivant jusqu'à l'heure, bientôt venue, où je me trouvai seul avec ma vieille Justine.

—Où est-elle? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient pas eu, pour être sourds, les meilleures raisons du monde.

—Pauvre petite! elle dort déjà. Madame la Mère lui a fait préparer un lit au deuxième étage de la petite tour, au-dessus de l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allées la voir par l'escalier dérobé, mais M. le baron monte la garde à sa porte et ne veut laisser entrer personne. Il ressemble à un lion qui défend ses petits.

Je me demande où Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rêvai de Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui était sans doute un palmier, gardée par un monstre à crinière qui avait les yeux noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.

Au moment où j'écris ces lignes, elle repose encore, la chère créature, non loin de la petite tour où elle dormit si bien cette nuit-là, et c'est toujours l'oncle Jean qui la garde….