Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de me revoir, et d'autres sourires…moins maternels! Pour la première fois la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées à l'oreille jusque-là.

—Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir; ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux prétendre à tout!

Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre, sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre d'une inconséquence fût commise.

Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation annoncée!

J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la boxe d'Annibal, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou. Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place.

Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie. Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque chose de désuni dans la tournure et la démarche, pour parler ce langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe. Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de l'oeil en passant devant une glace:

—Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle est aussi laide?

J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute: laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne, très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées, qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris!

Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde.

Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père disait à qui voulait l'entendre: