—Vous devez me trouver bien sotte, dit-elle. Mais voilà ce qu'on gagne à ne point habiter son château. Le voisin en confisque le titre.
—Heureux quand il ne confisque pas autre chose! remarqua le jeune homme en songeant aux chênes de son aïeul.
Plusieurs mois après, Sénac était encore dans sa terre, et la jeune fille du bateau n'était plus une inconnue pour lui. Il savait son nom; elle appartenait à la petite noblesse du Dauphiné. Vingt fois il avait traversé le Rhône, sur le bateau du vieux Signol, pour aller voir Clotilde de Chauxneuve dans la gentilhommière assez pauvre qu'elle habitait avec son père. La jeune fille, en revanche, ne venait plus chez les Cadaroux, les jugeant indignes d'elle depuis que le seigneur du lieu avait mis à ses pieds sa tour et sa couronne. C'était encore un secret, mais pour être comtesse de Sénac, la belle Clotilde n'attendait plus… Du diable si le pauvre Albert pouvait dire lui-même ce qu'elle attendait!
Hélas! la perfide gagnait du temps. Un autre voisin de campagne, moins titré mais non moins épris qu'Albert et dix fois plus riche, la visitait à des heures différentes. La belle avait si bien manœuvré que le châtelain de la rive droite apprit du même coup qu'il y avait, sur la rive gauche, un châtelain du nom de Questembert, enrichi dans les affaires parisiennes, que cet homme possédait un fils, que ce fils avait demandé la main de Clotilde, et que Clotilde la lui avait donnée—pour tout de bon cette fois.
En quelques heures, la passion du jeune gentilhomme se transforma en une haine furieuse, non pas contre Clotilde seulement, mais contre tout le sexe féminin pour lequel, déjà, il professait moins d'enthousiasme que de défiance. D'abord, il voulut se faire moine et choisit la Grande-Chartreuse, en raison de sa proximité. Mais il s'aperçut bientôt qu'au lieu de méditer sur la mort il méditait sur Clotilde de Chauxneuve ce qui était beaucoup moins utile pour l'autre monde et pas beaucoup plus agréable pour celui-ci. Alors il partit pour aller aux antipodes, se réservant d'y rester s'il y trouvait un pays sans femmes. Vainement une dépêche l'avait rejoint, comme son bateau quittait le mouillage d'Aden, lui annonçant que son vieil oncle était mort, et qu'il héritait d'un peu plus de cinquante mille livres de rentes. La pauvre Clotilde n'avait pas prévu ce coup-là, encore moins le suicide et la ruine de son beau-père, survenus presque en même temps, qui la mirent à la portion congrue. Sénac, devenu un beau parti, n'en continua son voyage que de plus belle.
Mais tout à coup il fallut retomber dans l'ornière de la civilisation. Un procès dangereux pour sa fortune le rappelait en France. Comme il s'agissait, pour cette fois, d'être indignement volé, il se mit en route, non sans avoir hésité longuement, car, même en supposant le procès perdu, il lui restait plus de bien qu'il n'en fallait à un homme décidé à finir sa race dans le célibat.
Quinze jours plus tard, il traversait l'Égypte, gagnant Marseille, lorsqu'il fit la rencontre de son ami Quilliane, venu au Caire pour soigner le dernier poumon qui lui restait. Le poitrinaire était accompagné de sa sœur, belle jeune fille au regard poétique et profond qui partageait le dégoût d'Albert pour le monde. Ensemble ils parlèrent du néant des affections humaines, tant et si bien que Sénac resta en Égypte, oubliant son procès, qu'il perdit.
Puis Thérèse retourna dans son cloître, un peu comme Régulus était retourné chez les Carthaginois. Mais là s'arrête la ressemblance, et l'on a vu que la jeune comtesse avait encore ses yeux, les plus beaux du monde, quand elle fit, sur les bords du Nil, son second voyage—qui était son voyage de noces.
III
Tandis qu'on attendait les jeunes mariés au faubourg Saint-Germain, ils reprenaient à peine le chemin de la France, rapportant de leur pèlerinage romanesque en Égypte, non seulement une foi plus ardente dans l'idéal, mais encore la conviction qu'ils l'avaient trouvé, qu'ils le possédaient, que leur tâche en ce monde était d'en montrer autour d'eux la bienfaisante lumière. Jamais deux êtres humains ne furent animés plus généreusement de cette bonne volonté qui n'est, hélas! un gage de paix que dans les cantiques des anges. Dans leur pieuse reconnaissance, ils brûlaient d'employer pour l'utilité et l'amélioration communes tous ces biens réunis en eux d'une façon si rare: les saintes croyances, l'honneur et l'éclat du nom, la fortune, la supériorité de l'esprit et, enfin, l'amour, que chacun d'eux comprenait dans le sens le plus sublime, lui assignant, pour première base et pour meilleure manifestation, le dévouement à l'autre élevé jusqu'au dédain de soi-même.