—Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant pour une heure la joie d'être avec toi.

Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer,
Albert murmura:

—Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine tristesse pour ceux qui souffrent…

—Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!

—L'amour? demanda-t-il, agenouillé.

—Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse. Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!… et maintenant, laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.

IV

Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à subir la grande loi des réactions humaines.

Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi, tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner dans son hôpital—nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils soient—au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux à domicile.

Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant leurs marmots chez les sœurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.