Le dimanche, il était sûr d'apercevoir la comtesse à l'heure des offices, à la condition de trouver des prétextes pour rôder dans la rue au moment de l'apparition bienheureuse. Durant toute la semaine il se livrait, dans ce but, à des combinaisons machiavéliques, tremblant toujours d'être dérangé par quelque incident. Le plus simple aurait été de se joindre aux fidèles qui pouvaient contempler la châtelaine dans le banc surmonté des vieilles armoiries. Mais, d'une part, Cadaroux aurait chassé le renégat de chez lui; de l'autre, si Thérèse venait à deviner l'avilissante comédie, quel mépris et quelle honte!

Alors ce malheureux maudissait la fatalité de sa naissance, les folles rancunes des siens, leurs opinions, leur demi-richesse et l'éducation qui l'avait fait lui-même incrédule. Tout s'unissait pour le rejeter loin de son rêve. Néanmoins, en dépit de tout, il se découvrait respectueusement devant madame de Sénac. Elle lui rendait son salut sans le regarder, avec la courtoisie grave que l'on accorde à un ennemi correct. Mrs Crowe, moins obligée à la réserve, le dévisageait avec curiosité.

Un matin, Reine Cadaroux surprit son frère au moment où il s'inclinait, tête nue, devant la comtesse. La bonne âme s'empressa de dénoncer à qui de droit ce qu'elle appelait un hommage de vassalité. Fortunat fut tancé d'importance par son père, en présence de la famille.

—S'il y avait des grenouilles dans le pays, dit Saturnin, je pense que tu t'offrirais à battre l'eau pour que la châtelaine pût dormir.

Le jeune homme, incapable de contrainte sur un pareil sujet, répondit d'une voix vibrante:

—Ce ne serait probablement pas la première fois qu'un Cadaroux aurait cet honneur.

La pauvre Lætitia, une fois de plus, s'interposa entre les deux hommes.

Quand on vit ce beau garçon de vingt-quatre ans, à l'air mélancolique, s'enterrer vivant à Sénac, on chercha naturellement la cause de cette retraite. Les bonnes âmes le crurent d'abord épris de quelque beauté du voisinage, pour le mauvais motif ou pour le bon. Mais, si bien que l'on surveillât ce bizarre misanthrope, il fallut reconnaître qu'il fréquentait un seul être humain dans la commune et dans les environs: à savoir, Signol, le passeur du bac du Rhône. Alors on décida qu'il devait chercher l'oubli d'une passion malheureuse, née dans la grande ville, ou fuir les ressentiments d'un mari marseillais.

Une seule personne savait à quoi s'en tenir, c'était la comtesse, et—quitte à heurter l'axiome favori des grands clercs en psychologie féminine—on aurait pu soumettre son cœur et toute sa personne à l'analyse la plus subtile, sans trouver dans les cendres du creuset autre chose que de l'ennui avec un peu d'humiliation, mais pas un grain de reconnaissance.

Voilà, diront les hommes, un orgueil insupportable et une héroïne de roman dont il importe de supprimer l'espèce. Que ces juges sévères, mais non désintéressés, veuillent bien admettre, tout d'abord, qu'une jeune fille ne saurait passer deux ans derrière la grille d'un cloître, avec la conviction que l'amour d'un prince et d'un roi est chose trop petite pour son cœur, sans en garder une opinion tout au moins fort élevée sur la dignité féminine. Mais surtout qu'ils considèrent le médiocre danger d'une fierté trop peu répandue, trop peu en voie de se répandre, pour que les séducteurs aient motif de s'en inquiéter comme d'un symptôme de grève. Que si l'on déplore le destin rigoureux de Fortunat Cadaroux, s'éprenant de la seule femme que la gloire d'une pareille conversion devait laisser insensible, c'est une question différente, et le malheureux mérite, en effet, d'être plaint. Mais qui pourrait affirmer qu'il se trouvait à plaindre?