Il y a quelques années, ces réflexions durent frapper les observateurs capables de penser et de prévoir, à la vue du malaise indéfinissable qui se déclara sourdement dans les sphères les plus élevées de la meilleure société, lorsque ce double billet de part fut répandu—sans profusion—dans le faubourg Saint-Germain et ses annexes:

Le comte de Sénac a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Quilliane.

Château de Sénac (Ardèche), le

Madame de Chavornay, religieuse hospitalière de Saint-Bernard de Menthon, a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle de Quilliane, sa nièce, avec M. le comte de Sénac.

Couvent des Bernardines, avenue Kléber, le

Certes, l'union était assortie comme nom et comme fortune. Les Quilliane et les Sénac représentent la meilleure noblesse de la Provence et du Languedoc; les jeunes époux, d'après les calculs les plus modérés, entraient en ménage avec cent vingt mille livres de rente. Quant à leurs personnes, peu de gens pouvaient en parler; encore fallait-il, pour cela, remonter à plusieurs années.

Albert de Sénac avait disparu du monde, un beau jour, sans crier gare, pour aller voyager aux antipodes. A vrai dire, avant cette fugue, le monde n'avait trouvé dans le jeune déserteur qu'un courtisan peu remarquable par son assiduité et visiblement sceptique. Depuis son retour, c'était pis encore. Albert ne s'était montré presque nulle part et, d'après le genre de vie qu'on lui connaissait, il était permis de le croire moins occupé de chercher une femme que d'asseoir sa candidature à l'Académie des inscriptions. Aussi la nouvelle inattendue de son mariage faisait froncer les sourcils à plus d'une douairière, au souvenir des hypocrites déclarations en faveur du célibat par lesquelles ce sournois avait repoussé leurs tentatives.

Quant à la nouvelle madame de Sénac, c'était bien autre chose. Le moins qu'on pouvait en dire était de l'appeler «défroquée», et c'est à quoi l'on n'eut garde de manquer, surtout les mères qui avaient «soigné» Sénac pendant un hiver ou deux, et qui avaient encore leurs filles sur les bras.

Quelques jeunes femmes, anciennes élèves du fameux couvent de l'avenue Kléber, et qui avaient conservé leurs entrées dans la maison après le sacrement, rétablissaient les faits et défendaient leur ancienne compagne contre les attaques de leurs aînées.

—Thérèse n'a jamais porté l'habit religieux, disaient-elles. Son mariage s'est décidé la veille du jour où devait avoir lieu la vêture. Donc elle n'est pas plus défroquée que nous.