Dans ces conditions, et pour toutes ces causes réunies, il ne fallait pas penser jusqu'à nouvel ordre à un séjour dans le vieux château. Le couple se mit en route assez tristement, sous prétexte de santé, pour la villa des Aiguebelles, sur le lac de Genève, avec l'intention d'y rester jusqu'aux premiers brouillards, c'est-à-dire jusqu'à la reprise du procès qui allait entrer dans la phase sérieuse. Mais la tristesse dura peu. Dans cette retraite élégante, pittoresque et tranquille, où n'arrivaient plus les échos fâcheux, Thérèse ne fut pas longue à retrouver chez son mari les raffinements de tendresse des jours passés, avec je ne sais quoi de fiévreux qui leur donnait une saveur inconnue. Ils furent là deux semaines sans sortir, sans voir personne, sans se quitter une heure. S'il est vrai de dire que la passion dans l'amour conjugal réalise le rêve du bonheur parfait, ces quinze jours sont les plus beaux qu'aura connus leur vie. Une lettre d'Herma de Boisboucher, qui prolongeait son séjour à Paris, faute de l'énergie suffisante pour se mettre en route, vint troubler avant l'heure cette retraite qu'ils croyaient cachée à tous. Pour cette fois, il ne s'agissait plus de musique; la Polonaise écrivait:
«Mon cousin, vous allez dire, comme Sa Bienveillance la douairière de Castelbouc, que je suis une femme intrigante. Peu m'importe ce que vous direz, pourvu que vous suiviez mon conseil, qui est bon. Savez-vous qui habite une villa dont j'ignore le nom, à peu de distance des Aiguebelles, ce nid mystérieux où vous roucoulez si fort qu'on vous entend d'ici? Vous avez pour voisine la belle madame Chandolin. Et savez-vous qui est la belle madame Chandolin? Mon Dieu! elle est… bien des choses; mais elle est en particulier l'amie, l'amie la plus influente du gros Bérisal, le financier. Or Bérisal a soutenu l'année dernière un procès pareil au vôtre, mais beaucoup moins limpide, ce qui ne m'étonne guère, ceci entre nous. N'empêche qu'il est sorti de là blanc comme neige, le front plus haut que jamais. Certes, j'aimerais mieux mourir que d'insinuer rien de défavorable à la justice épurée de votre pays, qui fut quelque temps le mien. Je dirai seulement que le président Montoussé, le même qui vous jugera, devint tout à coup, vers l'époque du procès Bérisal un hôte assidu des Chandolin. Depuis lors, il est resté l'ami de la maison, avec la réserve commandée par son hermine dont il a, je veux le croire, les habitudes irréprochables. D'ailleurs, Magdelaine est un ange: il n'y a qu'à la voir.
»Et maintenant vous avez compris, n'est-ce pas? Faites un effort et soyez tous deux aimables pour les Chandolin. J'admets qu'il y a des objections, et je vois d'ici la grimace de ma cousine; mais, après tout, elle peut bien mettre le bout du doigt la où la duchesse de Lautaret fourre son beau bras tout entier. Souvenez-vous d'ailleurs du gentilhomme Alceste, avec qui vous avez parfois un peu trop de ressemblance, et qui perdit son procès, bien qu'on ne fût pas en République, pour avoir été trop fier avec les Chandolin du temps de Louis XIV. Donc, cher ami, suivez mon conseil et faites un brin de cour—diplomatique—à votre belle voisine, qui en sera très flattée, et vous en récompensera. De quelle façon? Eh! mon Dieu! l'on aperçoit Évian des fenêtres de la belle Magdelaine, sur l'autre rive du lac. Et Montoussé, qui est à Evian, doit bien visiter la côte suisse de temps à autre, à moins que ce ne soit la côte suisse… Comprenez-vous maintenant? Vous m'objectez la morale? Mais, au contraire, Alberto mio! Il est bon, juste et salutaire de fournir à cette pauvre Magdelaine l'occasion de faire triompher votre innocence, par les mêmes moyens qui arrachèrent Bérisal à une juste punition. Cela rappelle nos aïeux qui prenaient la croix, après quelque estocade douteuse, et lavaient leur épée dans le sang sarrasin. Allons! courage! la journée est au bon droit, pour peu que vous y mettiez du vôtre…»
Cette lettre eut un premier résultat auquel le procès n'avait rien à voir, et que son auteur ne prévoyait guère en l'écrivant. Il faut dire que le courrier parvint aux Aiguebelles à l'heure où Thérèse était à sa toilette, ce qui permit au comte de croire que sa femme n'avait rien vu.
La lecture terminée, il resta quelque temps à rêver en face de sa lettre. A coup sûr, si l'on s'en tenait à la sagesse du siècle, madame de Boisboucher parlait d'or. Mais qu'allait dire Thérèse, dont la sagesse prenait sa source plus haut? Que penserait-elle de son mari, si ce dernier l'engageait à fréquenter madame Chandolin pour en obtenir la protection, et quelle protection! N'allait-elle pas éprouver, en mettant la chose au mieux, un étonnement désagréable?
Toutefois, comme Albert était amoureux avant d'être philosophe, il acheva de se décider d'après des considérations où sa tendresse avait plus de part que son jugement. De même qu'autrefois il était resté en Égypte, quitte à perdre un premier procès, de même il ne put supporter la pensée de troubler lui-même la paix délicieuse de l'heure présente. Assez tôt il faudrait revenir aux affaires sérieuses, entendre encore ces mots odieux de jugement et de procès qui remplissaient les quatre pages d'Herma. Ils étaient si complètement heureux dans ce paradis terrestre des Aiguebelles! Toutes les inquiétudes paraissaient oubliées. Fallait-il les faire revivre avant l'heure fatale du retour?
Profitant du seul instant de la journée où sa femme le laissait seul, Albert prit la plume et répondit à la marquise de Boisboucher, en la remerciant de son intérêt. Sans combattre son idée par des arguments d'un genre trop intime pour être confiés à la poste, il disait seulement qu'il ne voyait aucune occasion naturelle pour se rapprocher de madame Chandolin; et que, d'ailleurs, ce rapprochement, dont le motif ne saurait guère manquer d'être visible, risquait fort de tourner d'une façon désagréable pour les deux parties, voire même contraire au but. La lettre expédiée, Sénac alla rejoindre sa femme qui faisait semblant de lire un journal sous une charmille, mais qui n'aurait pas pu en dire le titre. Car elle avait aperçu—très involontairement, Dieu le sait—l'enveloppe dont la large écriture diplomatique était reconnaissable à plusieurs pas de distance. Parfois, quand il a toutes ses plumes, on dirait que l'Amour quitte son bandeau pour une paire de lunettes.
En ce moment, Thérèse accomplissait l'effort dangereux de tension intellectuelle dont beaucoup de femmes sont capables quand il s'agit de l'intérêt primordial de leur vie, tendresse amoureuse ou maternelle, ambition, cupidité, vengeance. Une question se dressait devant son esprit fasciné, incapable, à cette heure, de contrôle et de jugement:
«Va-t-il me cacher que cette femme lui écrit?»
La seule pensée que cette dissimulation pourrait avoir lieu la rendait plus malheureuse qu'elle n'avait été depuis sa naissance. Elle regrettait déjà tout ce qu'elle avait fait durant ces dernières années, son voyage en Égypte, sa rentrée dans le monde, son mariage. Elle regrettait surtout de trop aimer son mari, et souhaitait comme une grâce, à cette minute, de l'aimer moins. Hélas! quand il parut sous la charmille, souriant, avec un chaud rayon de soleil dans ses yeux qui ne voyaient que Thérèse, l'infortunée comprit qu'elle ne l'avait jamais aimé autant!