Pendant huit jours, des conversations de ce genre furent échangées dans une cinquantaine de salons, les plus huppés de Paris. Mais, si le jeune ménage trouvait toujours des gens pour l'attaquer, plus rarement des âmes charitables étaient là pour le défendre. On l'attaquait toutefois avec une modération relative, soit par un reste de cette franc-maçonnerie aristocratique si puissante en certains pays, si relâchée dans le nôtre; soit parce qu'on ne savait sur lui que du bien, dans le peu qu'on savait. Après examen, il parut évident qu'on aurait mauvaise grâce à ne pas ouvrir ses portes au grand large devant ces originaux, et même à ne pas assister aux fêtes qu'ils allaient donner, car on décida aussi qu'ils en donneraient. Une chose en effet ne pouvait se discuter: c'est que l'ancien hôtel des Quilliane, devenu l'hôtel des Sénac par le testament du dernier marquis et le mariage de Thérèse, était l'une des plus magnifiques résidences du quai d'Orsay, la seule peut-être à qui la Révolution et les embellissements de Paris n'ont enlevé ni un arbre, ni une pierre, ni une tapisserie, ni un meuble.
En somme, la haute société ménageait aux Sénac des dispositions plutôt bienveillantes. Restait pour eux à en profiter avec reconnaissance, et, voilà précisément ce qui ne parut pas les préoccuper beaucoup. Février s'écoula—le mariage avait eu lieu à la Chandeleur—et les hautes baies de l'hôtel continuèrent à laisser voir derrière les étroits carreaux de leurs vitres la peinture jaunie des volets fermés. Le carême s'enfuit; les cloches de Pâques sonnèrent; les bals s'annoncèrent partout, excepté chez les Sénac, dont le Faubourg n'entendait plus parler. Peu s'en fallut qu'on ne les réclamât à la police.
On avait si bien composé d'avance le menu de leurs dîners et la liste de leurs invitations, que bien des gens commençaient à sentir un mouvement d'humeur en passant sous les fenêtres obstinément fermées. A toute force on eût accordé remise de quelques mois pour cause de réparations—les appartements devaient être furieusement délabrés—si, du moins, le jeune couple avait abattu sa tournée de visites. Mais ils en prenaient par trop à leur aise, aussi bien avec les gens pressés qu'avec les gens curieux; en d'autres termes, ils se moquaient du monde.
Aussi le monde, indisposé par cet exemple fâcheux d'insoumission, jugea-t-il à propos de faire une enquête sérieuse; malheureusement les témoins manquaient, même ceux du mariage, car trois d'entre eux étaient venus tout exprès du fond de la province, et depuis longtemps avaient regagné leurs gentilhommières respectives. C'était à croire que les mariés avaient prévu ce qui se passerait. Dieu merci! le quatrième témoin habitait la capitale, mais il avait quatre-vingts ans, et le pauvre vieux, ayant pris froid au sortir de la cérémonie, luttait sans espoir contre une bronchite, au fond d'un hôtel perdu à l'extrémité de la rue du Cherche-Midi. Néanmoins, questionné sans miséricorde entre deux étouffements, il eut le temps de déclarer que l'aventure n'était pas une légende, qu'Albert et Thérèse existaient en chair et en os, qu'ils étaient bien et dûment mariés, et même qu'ils avaient semblé particulièrement satisfaits de l'être. Il ajouta—et le bonhomme s'y connaissait—que, dans sa longue carrière, il n'avait jamais rencontré de futur mieux fait et plus épris, de future plus belle, mieux habillée et de plus grand air. Après quoi il mourut.
Pendant ce temps-là, une ancienne élève, restée la favorite de la Révérende Mère de Chavornay, finissait par apprendre de celle-ci que le jeune ménage, au sortir de la chapelle, s'était rendu à l'hôtel Quilliane et y avait passé vingt-quatre heures, dans le plus strict incognito, bien entendu. Cette infraction aux usages, qualifiée par les douairières de mariage à la hussarde, fut généralement blâmée. Une vieille fille, assez mûre pour avoir son franc parler, ne craignit pas de dire:
—A la place de la novice il m'aurait semblé que la chambre nuptiale du quai d'Orsay n'était pas assez distante de la cellule de l'avenue Kléber, et j'aurais cru commettre un sacrilège en n'allant pas plus loin.
—Oh! mademoiselle, répondit le baron de Javerlhac, l'enfant terrible du Faubourg malgré ses soixante ans, on voit bien que vous n'avez jamais passé par là! Auriez-vous donc obligé ces pauvres diables à attendre qu'ils fussent dans la lune pour songer à la terre?
—D'ailleurs, fit observer la jeune marquise de Boisboucher, parente d'Albert, j'ai eu quelques détails. Les époux n'ont même pas déjeuné en tête à tête, car la respectable Mrs Crowe, l'ancienne dame de compagnie de ma nouvelle cousine, s'est mise à table avec eux, je le sais de bonne source.
Une chose impossible à savoir, en revanche, était le lieu vers lequel Sénac et sa femme avaient pris leur vol en quittant Paris. Probablement ils se cachaient dans le vieux château de Sénac, demeure féodale peu habitée depuis longtemps et enfoncée dans les montagnes de l'Ardèche. Allaient-ils donc y passer un siècle, sans voir personne?—Bon moyen de se prendre en aversion! prophétisèrent les personnes d'expérience.
Mais, un beau jour, on apprit que les Sénac avaient été rencontrés en Égypte. Sans doute, ils refaisaient, sous forme de pèlerinage amoureux, l'excursion qui leur avait si bien réussi deux ans plus tôt. Ce dernier trait acheva de les classer parmi les chercheurs de quintessence dont il ne faut rien attendre de bon. Pendant une semaine on ne parla point d'autre chose.