Resté seul sur la terrasse où la nuit tombait doucement, Sénac, beaucoup moins gai, s'abandonnait à la mélancolie qui l'avait visité plus d'une fois durant cet après-midi de solitude. Il se demandait par quelle fatalité rien de ce qu'il avait prévu, désiré pour son bonheur, et surtout pour celui de Thérèse, ne s'était accompli. Ainsi qu'un navire dont la boussole est dérangée par quelque courant mystérieux, leur existence avait dévié loin des pures et lumineuses routes qu'ils s'étaient tracées. Déjà ils connaissaient les intimités douteuses, l'égalité sans prestige, l'écœurante poursuite des patronages suspects. On aurait dit qu'un pouvoir jaloux se donnait la tâche de réduire à néant leurs aspirations les plus généreuses. Les pauvres de l'obscur village dont ils voulaient devenir les bienfaiteurs se tournaient contre eux; l'influence politique s'échappait des mains du gentilhomme calomnié. Enfin sa noble et sainte femme, cette radieuse Thérèse dont l'âme loyale semblait ignorer jusqu'à l'existence de certaines hontes, voilà que d'avilissantes admirations s'attachaient à ses pas, voilà que de vulgaires coquines s'en servaient pour abriter leur rendez-vous!

Et soudain, à l'évocation de la chère image, une angoisse douloureuse traversa le cœur abattu de Sénac. Depuis quelque temps, il voyait un travail mystérieux s'accomplir dans l'être entier de sa femme. Il se sentait non pas moins aimé, mais aimé de cette façon immatérielle, qu'il avait connue jadis, au début. Thérèse avait de nouveau pour lui des tendresses d'ange gardien planant au-dessus de la terre. Après avoir, pendant quelques semaines inoubliables, abaissé vers les roses de l'amour terrestre son vol alangui, elle semblait à cette heure s'élever encore une fois vers la sereine région des étoiles dont la clarté luit sans jamais s'éteindre, mais sans embraser.

Pourquoi changeait-elle ainsi?

Quelques heures plus tard, il lui posa cette question, d'une voix tremblante d'amour, tremblante aussi de l'inquiétude passionnée de Pygmalion sentant la chair redevenir marbre sous ses caresses. Thérèse lui répondit:

—O mon bien-aimé! avec bonheur, pour toi, je donnerais ma vie à l'instant même où je te parle. Ne crains rien: nous serons l'un à l'autre jusqu'au dernier soupir de nos poitrines. Si je te perdais, je n'aurais plus qu'à mourir. Mais, précisément, pour que rien n'éloigne ton cœur du mien, je dois veiller sur mon amour lui-même, afin qu'il ne devienne point jaloux. Un certain jour, une révélation m'a éclairée. J'ai compris que ma jalousie allait tuer ta tendresse. Alors j'ai étouffé en quelques heures—tu ne sauras jamais avec quelles tortures—la jalousie naissante en moi comme une fièvre mortelle. Je l'ai éteinte, je l'ai exterminée pour toujours; elle ne reviendra plus. Mais, après cette immolation, j'ai appris encore l'existence d'un autre mystère.

—Parle! Qu'as-tu appris? demanda Sénac avec effroi.

Elle détourna un peu son visage, bien qu'une veilleuse mourante l'éclairât à peine, et répondit, avec un soupir étrange:

—Deux choses vivent et meurent inséparables dans le cœur d'une femme: la jalousie et la passion.

Cette nuit-là, ce ne fut pas sous les paupières de Thérèse que deux larmes roulèrent longtemps, amères et silencieuses.

XI