—Nous allons appeler du jugement, expliqua-t-il. Condamné de nouveau, je suis définitivement reconnu coupable d'avoir fondé une société sur des bases irrégulières. Un second procès, appuyé sur ce jugement, m'obligera au payement du capital. Avec les frais, c'est la ruine complète, l'hôtel où nous sommes vendu, la vieille tour de Sénac mise aux enchères, bientôt achetée par Cadaroux!… C'est l'effondrement du nom après celui de la fortune. La voilà, cette situation que tu veux connaître! Quant à Montoussé…

Elle arrêta d'un geste la fin de la phrase dont il était facile de prévoir le sens.

—Tais-toi! fit-elle. On nous avait prévenus. Dieu garde les gens comme nous d'avoir des procès, au temps où nous sommes!

Quelques jours après, Cadaroux fit formuler des offres officieuses «en vue de conciliation».

Moyennant l'abandon pur et simple de la terre et du château de Sénac «tel qu'il se comporte, avec les meubles, tentures, tableaux, objets d'art, provisions et effets quelconques qui le garnissent», le généreux vainqueur se faisait fort d'obtenir la renonciation à leurs droits actuels et éventifs de tous les porteurs d'actions, et la remise desdites actions au complet entre les mains d'Albert, promesse d'une exécution facile, car le vieux renard savait bien où étaient les titres.

Guidon du Bouquet, saisi de la proposition par son confrère, l'avocat du Bouscatié, pria son client de passer chez lui, et s'acquitta de son ambassade avec les précautions que commandaient les circonstances. Mais, malgré tout ce qu'il put faire, le comte entra dans une fureur à peine contenue, surprenante chez un homme de ce caractère et de cette éducation. Certaines épreuves matérielles, surtout quand elles sont prolongées, finissent par avoir raison des âmes les plus élevées et les plus fortes.

La première explosion calmée, on délibéra sérieusement; le cas était difficile. Sénac, sans raconter certains incidents de sa villégiature au bord du lac de Genève, laissa comprendre qu'il y avait rencontré Montoussé, et que le président n'avait pas lieu de se vanter de cette rencontre.

—Vous ne m'en aviez jamais dit un mot, répliqua le défenseur d'Albert qui devina tout. Avouez, mon cher comte, que nous ne sommes pas heureux. Au lieu d'un adversaire dans des conditions habituelles, nous avons en face de nous un animal féroce altéré de vengeance, et le premier de nos juges nous en veut à mort. Enfin, passons. Peut-être que nous aurons la chance d'avoir en appel un président qui n'aura rien contre nous. Quant à la proposition qui vous est faite, je vous conseillerais immédiatement de l'accepter, vu la valeur matériellement médiocre de la cession réclamée, si vous étiez un simple raffineur enrichi dans les sucres. Mais le comte de Sénac doit défendre la terre du nom jusqu'à son dernier sou. Voilà mon avis, et je vous le donne sans grand mérite, car je sais bien que c'est le vôtre.

—Mon cher maître, c'est parler en galant homme, répondit Sénac. Vous n'oubliez qu'une chose: ma femme. Si la déroute est complète, il faudra vendre, non pas seulement le château de Sénac, mais encore l'hôtel Quilliane où elle est née et dans lequel j'ai fermé les yeux à son pauvre frère, mon ami, dernier de sa race.

—Non, car la comtesse, d'ici là, sera séparée de biens. Je vous avais prié d'en conférer avec elle.