—Oui; mais vous ne m'aviez pas prévenue que mon attention serait détournée par un ennemi plus perfide encore: la maladie. Je ne lisais plus une lettre. Ah! si vous saviez!
—Je comprends tout, répondit Fortunat. Je devine ce qu'a été ce départ, ce voyage!… Et dire qu'il suffisait d'un télégramme! A quoi servent-ils donc, les hommes d'affaires de Paris?
—A rien, le dimanche, répondit la comtesse en souriant à demi.
J'espère que ceux de Sénac me donneront plus facilement leur aide.
—Comptez sur moi, répondit Fortunat. Je cours à la ville pour parer le coup odieux qui vous frappe. Mais si nous voulons réussir, il ne faut pas que mon père soupçonne cet entretien. Donc, permettez-moi de sortir par où nous sommes entrés et montez seule au château. Dans quelques heures, par le même chemin, je vous apporterai des nouvelles, de bonnes nouvelles, n'en doutez pas.
Sans attendre aucune réponse, il gagna la petite porte dont il avait encore la clef dans sa main. Quant à la comtesse, elle reprit sa route vers sa demeure, où son apparition inattendue, à cette heure matinale, produisit une surprise voisine de l'épouvante. Elle rassura le gardien et sa femme, commanda qu'on fît du feu dans sa chambre et s'y retira, moins pour prendre du repos que pour rasseoir ses idées. L'excitation d'une nuit sans sommeil, jointe aux incidents continuels qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, mettait la fièvre dans son cerveau et troublait son jugement. Elle se posait mille questions ou, pour mieux dire, tout devenait question dans son esprit agité. Elle se demandait:
«Ai-je bien fait d'entreprendre ce voyage toute seule? Était-ce une imprudence d'abandonner Albert? Que dirait-il en voyant de quel homme j'ai réclamé l'appui? Et cet homme, que pense-t-il de moi? Pour le reste de mes jours, me voilà son obligée. Du moins, sera-t-il assez prompt, assez heureux, assez habile pour réussir?…»
Elle ne put rester longtemps en place. Tous les objets de cette chambre où elle avait été si heureuse l'attiraient: tous prenaient une voix pour lui dire: «Sauve-nous!» Car, dans son ignorance, avec son imagination surexcitée, elle se représentait une saisie comme une scène approchant du pillage. Elle se figurait ces bahuts ouverts, ces vêtements qui étaient un peu de sa pudeur violés par des mains sordides, ces tiroirs condamnés à trahir les chers souvenirs qu'on cache…
Un jour, au bras d'Albert, elle était entrée à l'Hôtel des ventes pour voir l'exposition d'un mobilier fameux. Elle n'y était pas restée longtemps. Ces dentelles engourdies d'un froid mystérieux, ces robes affaissées comme des cadavres déshonorés, ces livres gisant ainsi que des captifs dans un bazar d'esclaves, ces bijoux ternis, ces éventails caressant de leurs derniers parfums d'ignobles brocanteurs, toutes ces humiliations navrantes de vaincus sans espoir et sans révolte l'avaient glacée jusqu'à l'âme. Elle s'était enfuie, emportant comme une vision sinistre ce Mane, Thecel, Pharès lu sur la muraille: «Par suite de saisie.»
Dans cette âme d'une sensibilité merveilleuse, toute impression pénible laissait une blessure prête à se rouvrir au moindre choc. Thérèse, au bout d'une heure de solitude, tandis qu'on la croyait endormie, sentait son cœur défaillir à la seule pensée de Corbassière entrant dans cette chambre. Aurait-elle assez de force pour l'affronter dignement? A cette minute, avec une lâcheté qu'elle s'avouait, la malheureuse regrettait amèrement d'être venue. Qu'importent certains malheurs qui ne touchent pas à la vie de ceux qu'on aime, si l'on n'en est pas témoin?
«Hélas! pensa-t-elle, cette honte ne toucherait-t-elle pas à sa vie?»