— Ce n’est pas moi qui suis malheureux. J’ai offert à Mina — qui ne mange plus — de la conduire à Paris. Là, ce n’est pas comme chez nous. On ne demande pas à une jolie fille de produire ses parchemins. « Tu danseras avec des ducs, lui ai-je promis ; et tu seras duchesse avant la fin de l’année, ou le diable s’en mêlera ! » Mais elle se soucie peu d’être duchesse. Il n’y a qu’un homme pour elle au monde : Rupert de Flatmark !
Je poussai un cri d’étonnement à ce nom.
— Là ! fit Kardaun. J’étais bien sûr que vous le connaissiez. Reste à savoir si vous voudrez venir à mon aide, vous qui êtes la filleule du Roi.
Je fus saisie de terreur à la pensée que Kardaun voulait un anoblissement et comptait sur moi pour l’obtenir. J’allais élever des objections ; mais déjà il continuait :
— Madame la baronne, si vous vouliez présenter ma fille à la Cour, je suis sûr que tout irait bien.
— Quelle idée ! Vous devriez savoir que je ne vais plus à la Cour depuis… depuis un grand nombre d’années. Je suis à présent une simple bourgeoise : Frau Tiesendorf !
— Je le sais. Vous n’allez plus à la Cour parce qu’il faut, pour cela, des chevaux, des toilettes, et surtout du loisir. Mais je peux vous… prêter tout cela.
Je me redressai de ma hauteur, ce qui servit de peu ; car un citoyen d’Omaha, même par adoption, se moquerait du courroux de toutes les déesses de l’Olympe, quand il a une affaire dans le cerveau.
— Voyons les choses sous leur vrai jour, insista-t-il. Vous êtes une femme intelligente puisque vous gagnez de l’argent, ce qui est la marque distinctive de l’intelligence. Or donc, si je vous demandais de loger et de nourrir ma fille, comme vous faites pour d’autres, vous accepteriez mon argent. Le refuserez-vous en échange d’un service beaucoup moins vulgaire ?
— Oui, je le refuserai, certes ! répondis-je, encore plus abasourdie qu’offensée par ce langage.