— Mon jeune ami, le fils du Ministre, est venu me voir tantôt. J’en ai appris de belles par lui ! Cet affreux Flatmark épouse votre fille. C’est un coup monté ! Ils se sont vus à Obersee, d’où vous arrivez vous-même. Ceci, madame, n’était pas tout à fait dans nos conventions.
Relevant la tête à ce langage dont le sans-gêne m’exaspérait, je ripostai :
— Nous ne sommes pas convenus que vous vous mêleriez de savoir, avant que je le sache moi-même, qui épouse ma fille ou qui ne l’épouse pas. Faites attention, d’ailleurs, que vous me parliez l’autre jour, à cette même place, d’une certaine demoiselle, qui a des caprices, et de son père qui va être fait baron.
Peut-être avais-je un peu dépassé les bornes. Peut-être avais-je oublié que le sentiment le plus fort chez Mathieu Kardaun était la tendresse pour sa fille.
— Je vous ai parlé comme un triple sot, répondit-il, Et surtout, je n’avais pas vu alors ce que je viens de voir : Mina, ma pauvre Mina, mon enfant bien-aimée, sanglotant comme une malheureuse… Comprenez-vous que cet imbécile m’a tout raconté devant elle ?… Baron ! moi ! Pensez-vous, par hasard, que je ne prendrais pas le bateau demain, que je ne retournerais pas dans le plus misérable des hameaux de la Grande-Prairie pour y pétrir la pâte, si c’était le moyen de donner à ma fille l’homme que son cœur — Dieu le bénisse ! — a choisi ?
L’infortuné Kardaun pleurait. Moi-même, pourquoi m’en défendre ? je me sentais émue.
— Mon cher voisin, dis-je, tâchant de le calmer, je vous assure que le comte de Flatmark, avec toutes ses qualités, n’est pas le mari que je rêve pour ma fille. Mais puis-je le forcer d’épouser la vôtre ?
— Non, sans doute, répondit Mathieu. Je ne vous demande pas l’impossible. Dites seulement que vous ne consentez pas au mariage annoncé.
— Annoncé ? répliquai-je. Une seule personne a le droit d’annoncer le mariage de ma fille ; et, d’après ce que je vous confiais tout à l’heure, nous n’en sommes pas précisément là.
— C’est quelque chose, convint mon adversaire (car il était facile de voir que ce père, idolâtre de sa fille, devenait un adversaire). Mais, pour que je fusse tout à fait rassuré, il me faudrait votre parole que vous ne consentirez pas.