« L'ambition punie. — Il y avait une fois, dans en colombier, deux pigeons qui s'aimaient beaucoup ; ils allaient chercher du grain dans l'aire du fermier et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine. On entendait le murmure de ces heureux pigeons et leur vie était délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se dégoûta des plaisirs d'une vie tranquille. Il se laissa séduire par une folle ambition et livra son esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son vieil ami. Il part du côté du Levant. Il voit des pigeons qui servent de courriers, il envie leur sort. On le met bientôt dans leurs rangs. Il porte, attachées à son pied, les lettres d'un pacha et fait au moins trente lieues par jour.

« Mais un jour, le Grand Seigneur soupçonnant le pacha d'infidélité voulut savoir ce que contenaient les lettres. Une flèche tirée perce le pauvre pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui ôte les lettres pour les lire, il expire plein de douleur, condamnant son ambition et regrettant le doux repos de son colombier où il pouvait vivre en sûreté avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce pigeon! Ils dédaignent le bonheur qu'ils ont sous la main, pour courir après un bonheur qui, toujours, leur échappe. »

Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir sur la misère des chairs étiolées et des tabliers rapiécés!


Et l'histoire d'une petite curieuse :

« Berthe a un très grand défaut : elle est d'une curiosité incroyable, elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout. Quand elle marche dans la rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse de tourner! Elle veut suivre ce qui se passe à droite, à gauche, devant, derrière. Si deux personnes causent ensemble, elle tâche d'entendre ce qu'elles disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, parce que, en arrivant, elle inspecte la pièce où elle est et regarde les objets les uns après les autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce qu'ils renferment. Elle feuillette librement les livres qui sont sur la table! Un jour, elle s'est permis d'ouvrir une boîte qui appartenait à un collectionneur d'insectes ; dans cette boîte, il avait renfermé un énorme bourdon à corps velu ; l'affreux insecte armé de son dard a sauté à la figure de la petite curieuse. »


Où en est mon drame dans tout cela? Je devais enregistrer les améliorations de cette année décisive, en voilà un tiers d'écoulé : quoi d'amélioré chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite Doré? Je note de l'assouplissement, de la discipline, de la mécanisation ; certes, les rangs manœuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de la turbulence, de l'impétuosité, de la vivacité semblent avoir porté leurs fruits… Je me demande si l'école n'a pas pour principal effet de rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale? Habile résultat, certes, à un point de vue spécial… mais enfin je croyais que l'on devait redresser, développer, armer cette enfance inférieure?

Allons, tout le monde ensemble : le salut — puis les mains au dos… Ah! la belle uniformité!

La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté ; la misère humaine a enfanté, elle vous envoie sa progéniture, avec des supplications… Vous rangez par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites : soyez bien sages, ne bougez pas! Puis : exécutez bien tous le même mouvement, attention!