Une centaine de jeunes têtes présentèrent pendant cinq secondes l'attention de leurs yeux vifs, puis redevinrent exactement aussi mouvantes et babillantes.

Une autre remarque : il y avait deux catégories de « binettes » : les parisiennes pures, plus mièvres et plus ciselées, et les parisiennes d'occasion, plus épaisses, avec des traits rudes, sous lesquels on déchiffrait le normand ou l'auvergnat.

Je plaçais toujours de nouveaux paniers et de nouveaux bérets. Un bruit confus d'éléments régnait dans le préau, j'avais l'impression d'un envahissement total, par écluses lointaines, de l'atmosphère. D'autre part, une disposition inconnaissable s'éveillait en moi. N'avais-je pas éprouvé, une fois, ce vague attendrissement à la vue de chats nouveau-nés? Et la question de la directrice me revenait : Aimez-vous les enfants?

J'étais toute drôle : comme gênée et sollicitée.

La directrice me montra un enragé bonhomme : je l'avais déjà fait asseoir deux fois, et il était encore debout qui interpellait et tirait ses camarades. Pour qu'il restât en place, je lui appuyai ma montre à l'oreille, une montre d'homme à fort tic tac : écoute!

Il prononça aussitôt d'un ton d'attention grave et dégagé : toc, toc, toc, toc! puis, levant le nez, avec un sourire malin, supérieur :

— C'est pas une montre que tu me mets là, c'est une auto.

Ah! cette assurance! cette puissance riante et indulgente! Avait-il trois ans? Je n'attendais de ce tout petit qu'un gazouillis dénué de sens… Alors, brusquement, ce fut l'entrée de l'enfance dans mon cerveau ; ce fut net, entier, définitif comme une révélation. Jusqu'à présent, je n'avais guère perçu de rapport vital entre moi et les enfants ; je ne spécialisais pas de sentiments à leur égard.

L'éclair de ma pensée pénétra l'immensité inconnue : ce petit être ne sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La clarté de son visage est faite de myriades d'expressions, comme une nappe d'eau est faite de myriades de molécules et cette transparence enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les reflets créés depuis l'origine du monde et perdus par nous, grandes personnes : ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a déjà vécu.

Je suis sûre que ma physionomie fut changée pour toujours et je continuai à manipuler les élèves arrivants avec l'aise forcée d'une personne qui a reçu une atteinte subjuguante.