Je n'aurais jamais cru qu'une pourpre aussi subite et aussi intense pût monter au visage d'un homme.
Tous les mois, la grosse dame patronnesse en deuil apporte des sacs de bonbons. Il faut des gâteries aux pauvres, d'accord. Mais la donatrice exagère : une moitié de l'argent pourrait être appliquée à des achats de pain ; le jour des bonbons je ne cesse de dépoisser avec mon éponge les tout petits qui ressemblent à des oiseaux pris dans la glu ; le sucre vous colle partout, aux tables, aux bancs, aux portes.
Et puis un fait notoire : dans un quartier besogneux, les enfants sont plus privés de soupe que de confiserie. Parfaitement ; il est de mode, par exemple, de faire déjeuner un mioche avec un rogaton douteux, une bribe insuffisante, mais de lui donner deux sous pour acheter des bonbons. Une tartine de saindoux et deux sous de pastilles de menthe — laisse-moi t'embrasser, gros joufflu…
On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents à Ménilmontant. Ainsi, l'on croit peut-être que la majeure partie des enfants mangent à la cantine : il est tellement avantageux pour eux de recevoir, moyennant deux sous, une nourriture saine, abondante, bien chaude l'hiver! La corrosive charcuterie revient excessivement cher. Eh bien! il n'y a pas la moitié des élèves qui déjeunent à l'école. Soupçonne-t-on pourquoi? Parce que c'est trop d'aria d'aménager le panier, c'est-à-dire d'y mettre un chiffon de serviette, un morceau de pain et une bouteille bouchée. Même des indigents qui ont la cantine gratuite n'en font pas profiter leurs enfants! c'est trop d'aria.
Maintenant que je suis camarade avec beaucoup de mères, j'essaie de les raisonner, sans avoir l'air d'y toucher, dans nos jacasseries, en passant : mais on ne remue pas la bêtise inerte, on ne remue pas la misère déchue à l'état de masse croupissante.
L'autre jour, je voyais Louise Guittard, piteuse, famélique, sur le banc, dans le préau, attendant qu'on vînt la chercher pour déjeuner. Enfin, à midi et demi, sa mère arrive. Il tombait de la neige ; sa gamine n'avait pas de coiffure.
— Vous devriez la laisser déjeuner ici, dis-je ; regardez, là-bas, ce réfectoire.
Alors la mère, une femme avachie, aussi molle de cerveau que de corps :
— Ah! qu'est-ce que vous voulez? Le matin on n'en finit pas… s'il fallait encore préparer un panier!…