Et il faut non seulement que j'entende, mais encore que je réponde, sans faire la pimbêche, puisque le monde où je vis se caractérise principalement par cet échange continuel : confidences immédiates, complètes, et curiosité cynique, impérieuse, sur le chapitre intime.
De toute façon, je ne pourrais donc pas éviter ce genre de conversation aussi banal que l'appréciation de la température ; et d'ailleurs à qui la faute? Il paraît — (miséricorde!) — que j'ai une mine « qui engage » : une ciselure parisienne avec « censément des restes de masque », m'a dit Madame Paulin ; et les autres camarades ne me l'ont pas mâché : dès qu'on me voit, on est édifié sur mon tempérament, on sent combien je suis femme et que « j'ai passé par tous les chemins ».
La mère Doré secouant sa coiffure impériale diadémée de cuivre, daigne amicalement m'accepter à son niveau :
— On a bien des embêtements, mais il y a de sacrés bons moments tout de même, hein! la Rose de feu?
Et c'est pourtant vrai : ses yeux luisants de coquetterie goulue peuvent se comparer à mes yeux brillants de réflexion morale.
Maintenant que je me civilise, maintenant que Bonvalot, Adam, Richard et mes amours de babies en robe d'azur m'ont appris que les yeux se disent : les châsses, les mirettes, en langage familier, j'ai fait aussi cette découverte : lorsque je viens chercher ma portion le soir à la gargote, le sarcasme boueux des consommateurs s'attaque surtout à mes yeux. Et j'ai peur… j'ai peur bientôt de tout comprendre!
S'il est vrai que le fait de se sentir persécutée est un signe de détraquement, gare à moi!
Le rire perpétuel d'Irma Guépin m'est devenu insupportable. J'ai maintenant cette idiote faiblesse de rougir devant un rire « de face » et qui insiste. Mme Paulin s'en est aperçue et sait m'épargner. Mais Irma, au contraire, abuse.
J'ai envie de changer de « fille », comme nous faisions quelquefois, au pensionnat. J'aimerais bien Julia Kasen.