J'ai constaté que plusieurs enfants ne savent pas embrasser ; oui, des enfants, la réalisation, le symbole du baiser! C'est mignon, faible, à peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les yeux… Non! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne leur a pas appris, ils n'ont pas eu l'occasion… Ils veulent bien, ils fouillent, ils appuient leur bouche maladroitement. Richard — je l'ai vu souvent au clignement de ses yeux, à une nervosité des lèvres, — il essaierait bien, mais il ne peut pas se décider…
On n'imagine pas ce singulier effet : la première fois que, sur le point d'embrasser un enfant, je me suis aperçue qu'il ne comprenait pas l'intention de mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais une mutilation.
Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas.
Un dimanche, — (j'avais lu, dans le journal, des histoires peu égayantes ; le crime du jour était celui d'un conscrit ayant assassiné une vieille femme, sa bienfaitrice) ; — l'après-midi, au début de ma promenade, je reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, à la chasse aux bouts de cigarettes. Une impulsion irrésistible, — je ne sais quel besoin d'être d'accord avec quelqu'un, — m'a fait l'appeler :
— Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux?
— Ça m'est égal…
— Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche matin, il faut venir me voir. J'ai des livres à images, j'ai des choses à manger et puis, j'ai des sous… Tiens, entrons au bazar, je veux t'acheter ce qu'il te plaira ; choisis… Bon! mais tu vas m'embrasser.
Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a posé, enfoncé son museau près de mon oreille ; et je le certifie, — j'ai senti à mon cou, le froid impressionnant de son nez, comme le froid de l'objet qu'il avait choisi avidement, sans hésitation : un couteau.
Mais pourquoi ces histoires de caresses?